Les urgences et tout l’hôpital public sont à l’agonie. (Genre, vraiment.)

Les urgences et tout l’hôpital public sont à l’agonie. (Genre, vraiment.)

Le risque, c’est de banaliser la détresse. Or, c’est exactement ce qu’il se passe depuis des années, puisqu’on entend régulièrement que l’hôpital public va mal, qu’il manque de moyens, etc. La situation actuelle permet de vraiment regarder en face l’étendue du problème et de comprendre concrètement comment ça fonctionne dans un hôpital français aujourd’hui.

Moins d’argent, moins de gens, moins de places, moins de prise en charge

Tout revient à une question d’argent et de choix politique. Comme avec l’éducation et d’autres services publics, les gouvernements successifs ont décidé de faire des économies sur ce à quoi on devrait toucher en dernier, la santé. Alors qu’Emmanuel Macron annonçait qu’aucune économie ne serait faite sur l’Hôpital, une circulaire dévoilait en 2018 qu’il fallait faire 96 millions d’euros d’économies, car le budget des hôpitaux avait moins augmenté que prévu en 2018 : 2% au lieu de 4%. Cela représente 15000 emplois supprimés.

Le manque d’argent, c’est le manque de moyens, et le manque de personnel.  Ce sont des fermetures de lit, une pression mise aux soignant·e·s et gestionnaires pour « faire partir » les gens et libérer de la place, c’est « mieux gérer » les actes (en faire moins, c’est dépenser moins) etc. Ce que subit l’hôpital public en France depuis des années s’inscrit dans les politiques publiques qui généralisent le « New Public Management ». C’est l’idée d’importer les techniques de management privé… dans des services publics. (c’est tout un système introduit dès les années 80, expliqué ici dans toute sa complexité). En gros, on introduit des logiques de rentabilité dans une structure publique dont la nature même est d’assurer une prestation qui n’est pas économiquement viable.

Les conséquences dramatiques des politiques publiques de ces dernières années sont dénoncées actuellement par le collectif Inter-Urgences et les grévistes des hôpitaux de Lariboisière et de Saint-Antoine à Paris, ou encore de Lons-Le-Saunier. Certain·e·s font grève, d’autres sont en arrêt maladie… Car être gréviste et urgentiste, cela signifie travailler quand même, avec le mot grève sur sa blouse, et renoncer à sa paye. Or, le personnel soignant des urgences (et les autres) sont à bout et veulent que leur action ait un impact.

C’est pour ça que, comme le rapporte CNews, « à Paris, une vingtaine de personnels de l’hôpital Lariboisière n’ont pas pris leur service de nuit pendant 48h, tandis qu’à Saint-Antoine, seize paramédicaux sur dix-neuf se sont affichés en arrêt de travail pour cause d’épuisement. Et c’est parfois pire en région : à Lons-le-Saunier, 70% du personnel est arrêté. Résultat, nombreux sont les effectifs – y compris grévistes – qui ont été réquisitionnés (ou le seront mardi) pour assurer la continuité des soins, et limiter l’incidence pour les patient·e·s. Une situation intenable, selon les syndicats. »

Car oui, quand la continuité des soins n’est pas assurée, les gendarmes peuvent aller réquisitionner une infirmière à bout pour la faire se présenter à 7h le lendemain, pour combler les trous.

Cela reflète le manque criant de personnel et l’interdépendance des services partout en France. Concrètement, cela veut dire que les services d’urgences sont en manque d’effectif alors que le nombre de patient·e·s pris en charge a doublé en 20 ans. Dans les services, en gériatrie, en pédiatrie, etc., il faudrait un·e interne pour moins de 10 lits, mais en région, ils et elles se retrouvent parfois seul·e·s sur un couloir entier, alors que ce sont parfois leurs tous premiers jours d’internat.

Quand on parle de personnel, on parle d’infirmier·e·s, d’aides-soignant·e·s, de médecins, d’externes et d’internes en médecine. Le système est ainsi fait que ce sont ces dernier·e·s, des étudiant·e·s en formation, qui font tourner le service en termes de diagnostic, de décision, de suivi etc. La plupart du temps, les médecins que vous croisez, ce sont eux et elles. Certain·e·s sont internes depuis 2 jours, et avant, ils et elles étaient externes, c’est-à-dire qu’ils et elles faisaient tout le boulot administratif chiant que personne ne veut faire, et des stages d’observation où ils et elles ont parfois eu le droit de faire un ou deux actes médicaux.

Comme si toutes les boîtes reposaient entièrement sur les stagiaires (crevé·e·s et déconsidéré·e·s)

Normalement, les internes ne devraient pas être seul·e·s dans les services, qui devraient pouvoir tourner sans eux et elles. Comme, normalement, les stagiaires dans n’importe quelle boîte. Sachant que la comparaison avec les stagiaires s’arrête aux compétences. Les internes prennent rapidement le rôle de médecin, avec tout ce qui va avec. Alors qu’il est normal pour un·e stagiaire d’apprendre en regardant et de se former, dans les faits, la pression que les internes subissent est énorme, en termes de responsabilité, de disponibilité, de prise en charge efficace et rapide… La nuit, ce sont les internes qui sont de garde, alors qu’ils et elles ont déjà travaillé la journée. C’est bien une des seules professions où il est légal de travailler 24 heures de suite sans dormir. Sans manger aussi (et sans aller aux toilettes). Car il arrive que pendant des gardes d’urgences, l’interne n’ait pas deux minutes à lui / elle. C’est mauvais pour les patient·e·s qui seront pris en charge par un individu à moitié saoul (rester éveillé·e plus de 17 heures de suite équivaut à un taux d’alcoolémie de 0,5/l de sang), c’est mauvais pour l’interne, évidemment. Mais l’avantage de l’interne, c’est qu’il ou elle coûte moins cher. Entre les heures supp’ et les gardes, certain·e·s font du 70 ou 80 heures par semaine, payés 1392€ BRUTS la première année d’internat. C’est 4€ à 5€ de l’heure, brut. Moins que le SMIC horaire. Seules les gardes ajoutent un peu de beurre dans les épinards. Théoriquement, les internes doivent avoir droit à du repos, de la récupération, des « congés formations »… Mais il n’en est souvent rien. Si un·e interne est de garde du samedi au dimanche matin, il ou elle a le droit de « comater » la journée et de retourner au boulot le lendemain. S’il ou elle fait une semaine entière avec des gardes de jour le week-end, il ou elle reprend le lundi comme si de rien n’était. Alors que la loi impose un repos de 35 heures tous les 6 jours travaillés consécutifs (il y a bien sûr des dérogations), il n’est pas rare que des internes travaillent deux semaines d’affilée. Normalement, en cas de garde un week-end, une récupération est possible dans la semaine. Une disposition plus proche de la mythologie que d’une quelconque réalité. Surtout, l’interne n’oserait la prendre.

Car le système s’entretient là-dessus : l’hôpital est un bateau en train de couler, et tout le monde s’affaire pour écoper. S’il manque une personne, le travail est tout simplement infaisable. Dans les services ou aux urgences, si un·e interne est en repos ou en congé (ça arrive), l’équipe est alors en flux tendu, et aucun retard ou absence imprévue ne peut intervenir. L’idée même d’une équipe sereine qui serait en surnombre pour pouvoir aviser est presque impensable.

Quand l’hôpital devient un lieu de fin de vie

Le plus cynique, c’est que c’est vraiment une question de vie ou de mort, comme le montre la dessinatrice-activiste Emma : en mai 2018, un patient est mort à l’hôpital Georges-Pompidou. En décembre, une dame meurt à Lariboisière. En avril 2019, à Purpan, un homme est retrouvé en arrêt cardiaque sur son brancard, après avoir été laissé seul pendant 1/4h. Ces situations peuvent arriver car le personnel des urgences est complètement débordé. Des gens restent des jours sur des brancards dans les couloirs, car on n’a pas de lit où les mettre.

A bout, des soignant·e·s font des burn outs par milliers (un·e soignant·e sur deux fera un burn-out dans sa carrière !)… ou se suicident. Il faut bien réaliser que l’hôpital est devenu un lieu tel de souffrance que des gens préfèrent arrêter de vivre que de travailler dans de telles conditions.

Régulièrement, on parle du ras-le-bol des infirmier·e·s, comme une rengaine à laquelle on s’est habitué, notamment dans les hôpitaux psychiatriques, à cause de réorganisations de services, sans moyens, encore. « En-dessous » d’elles dans la hiérarchie, les aides-soignant·e·s et ASH subissent aussi la pression et la privatisation des hôpitaux. J’avais interviewé des ASH des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg qui témoignaient de leur angoisse de perdre leur travail, puis de la pression de rentabilité mise par l’entreprise qui les avait reprises… Résultat, là où l’hygiène est plus que primordiale, on prend la liberté de laisser des chambres sales. Ça va plus vite.

L’étendue du naufrage est telle qu’on peut en faire des livres entiers, mais le point commun est le même : partout dans l’hôpital public, on privilégie les économies et la rentabilité face aux besoins humains, face, tout simplement, à la bonne santé, à la vie de la population. C’est d’un cynisme sans nom de se rendre compte que, pris au piège, les soignant·e·s doivent volontairement prendre le risque de faillir à leur devoir de sauver des vies, pour qu’enfin, on les écoute. Un peu.

 

Pour soutenir les soignant·e·s, je remets les propositions de la dessinatrice Emma :

– suivre la page Facebook et ses déclinaisons Twitter (@interurg) / instagram / snapchat (linterurgen2019), et surtout RELAYER leurs messages et témoigner de vos expériences. Le soutien de la population et l’occupation de l’espace médiatique sont vitaux pour se faire entendre
– signer la pétition lancée par le collectif : https://www.change.org/p/soutien-aux-services-d-accueil-des…
– participer aux manifestations si vous le pouvez, aller discuter avec le personnel pour exprimer votre solidarité
– pour un soutien financier : chaque service en grève a sa cagnotte en ligne, vous pouvez vous adresser aux personnels des services que vous connaissez pour avoir le lien – et sinon il y a la cagnotte du collectif, utilisée pour l’organisation des actions : https://www.leetchi.com/c/collectif-inter-urgences-ciu

Ecrit par Déborah Liss

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