Aux « ouin-ouin », aux « male et white tears » : vos indignations indécentes sont d’une violence inouïe

Aux « ouin-ouin », aux « male et white tears » : vos indignations indécentes sont d’une violence inouïe

Le petit coup de gueule de ce mois-ci porte bien son nom, car je dois exprimer un peu de mon exaspération face aux réactions outragées qui se font jour suite à des progrès sociaux et des groupes minoritaires qui ont de plus en plus voix au chapitre.

Cela n’a échappé à personne, une vague salutaire emporte le monde entier depuis l’automne 2017 et l’affaire Weinstein : les femmes ont continué à dénoncer les mêmes choses que depuis des années, mais cette fois, elles ont été écoutées, ce qui a provoqué la chute de quelques hommes puissants, dont le célèbre producteur, mais aussi Bill Cosby, un des médecins sportifs des gymnastes américaines, ou encore quelques personnalités politiques.

Ce qu’on retient de #MeToo ? Ses “dérives” supposées

Enfin tout cela, c’était surtout aux Etats-Unis. En France, on préfère s’offusquer et on va jusqu’à écrire une tribune pour “la liberté d’importuner”. Quelle réaction à côté de la plaque, quelle indécence de la part de ces femmes privilégiées, qui vont jusqu’à “souhaiter avoir été violée pour prouver qu’on peut s’en remettre” !

Le problème, le voilà : alors qu’enfin, enfin, les lignes bougent un tout petit peu, que le monde (en vrai, les hommes) réalise ce que c’est d’être une femme, même en “Occident”, que toutes les femmes subissent du harcèlement et qu’une femme sur 10 sera violée au cours de sa vie (et ça, c’est en France), une des premières questions qu’on se pose, c’est s’il ne va pas y avoir des dérives dans les dénonciations. On parle de “chasse aux sorcières”, y compris dans les journaux, y compris chez des célébrités, comme Michael Haneke ou Liam Neeson. Encore une fois, réaction à côté de la plaque. Au lieu d’adresser sur le long terme les phénomènes absolument massifs dénoncés par #MeToo, au lieu de tous s’inquiéter, interroger les femmes de son entourage, se demander comment aider ou changer les choses, les hommes et certaines femmes s’inquiètent de voir leur piédestal trembler, leur réputation peut-être injustement attaquée. C’est beau de parler de chasse aux sorcières, quand on sait que ces véritables exactions étaient une persécution sans relâche des femmes qui exerçaient la médecine, des femmes “trop libres”, des femmes qui empêchaient la suprématie des hommes.

Alors que l’animateur Tex se fait renvoyer pour une blague dégueulasse sur les violences conjugales (rappelons que tous les trois jours en France, une femme meurt sous les coups de son compagnon), alors que l’auteur de féminicide Bertrand Cantat a enfin compris qu’il devait arrêter de se pavaner sur scène, les unes de journaux parlent de censure, de bien-pensance, voire de puritanisme.

Ces hommes dont la vie a été ruinée (non)

Vous savez ce que c’est le puritanisme ? Ce sont les hommes qui pensent qu’une femme est “une pute” si elle a couché avec plus de deux hommes dans sa vie, ce sont les hommes qui pensent que la place de la femme est à la maison, qu’elle doit obéir et n’est, au final, qu’une demie-personne, c’est la religion qui assigne les femmes à une place subalterne.

Franchement, encore heureux que ces hommes subissent enfin les conséquences de leurs actes, encore heureux que certaines femmes osent enfin dire qu’elles ont été agressées ou violées (je crois que personne n’imagine le courage que cela doit demander), et peu importe que ce soit avec des mots pas très jolis comme « Balance ton porc » (ouh là là c’est pas gentil !), peu importe que ce soit nommément et sur les réseaux sociaux (en fait, très très peu de #MeToo et de #BalanceTonPorc ont été accompagnés de noms). Soit dit en passant, si vous pensez que c’est “pas bien” de “balancer sur les réseaux sociaux”, renseignez-vous sur les traumatismes psychologiques induits par des agressions ou viols, sur l’importance de pouvoir en parler, et sur le traitement de la police et de la justice de ces affaires-là (spoiler, ils sont très inefficaces, en France la majorité des viols sont correctionnalisés, et moins de 2% des auteurs de viols faisant l’objet d’une plainte finissent en condamnation).

Frédéric Haziza, détruit par BalanceTonPorc, de retour à l'antenne de LCP

Frédéric Haziza, détruit par BalanceTonPorc, de retour à l’antenne de LCP

Ensuite, intéressons-nous un peu à tous ces hommes qui ont vu leur vie foutue en l’air à cause de ces dénonciations : ah ben ça va aller vite, parce qu’en vrai, ce sont toujours les femmes qui finissent par en payer le prix : la journaliste Astrid de Villaines avait porté plainte pour agression sexuelle contre le journaliste Frédéric Haziza, qui a disparu quelques semaines avant de reprendre son poste, tranquillement, à la chaîne LCP. Elle, elle a démissionné. A Hollywood, si Kevin Spacey et Casey Affleck sont maintenant Persona Non Grata, Johnny Depp (accusé par son ex-épouse Amber Heard de violences conjugales) continue à parader sur les pubs de parfum “Sauvage” (hahaha), Roman Polanski est encore applaudi partout dans le monde, et Woody Allen aussi. En France, Denis Baupin continue sa vie tranquille, et on balaie d’un revers de la main les accusations de viol envers le ministre Gérald Darmanin. La vérité, c’est qu’on ne croit jamais les femmes, que leur parole est constamment remise en doute, et qu’on préfère préserver des pseudos réputation que de sauver des vies et de faire justice. La vérité, c’est aussi que le nombre d’accusations calomnieuses est absolument infime, et que si c’est cela qui vous préoccupe, vous vous trompez de sujet, et dans votre quête de soi-disant justice, vous vous trompez de cible.

Préciser Not All Men, bien sûr, car vous êtes le centre du monde

L’indécence de ces réactions, de dire “Ah bon, mais t’es sûre ?”, “Non mais les féministes abusent quand même”, et surtout “On peut plus draguer”, c’est que revient encore aux femmes la charge de devoir expliquer, rassurer (“Oui d’accord, pas toi, pas tous les hommes”), et de prouver leurs dires. Cette réaction classique du “Not All Men” prouve encore que celui qui s’exclame se préoccupe plus de dire qu’il n’est pas comme ça, que d’entendre la parole de la victime, militante, ou que sais-je. Il se fait centre du sujet et prouve que sa vie est tellement privilégiée qu’il peut aller passer du temps à assurer à tout le monde qu’il n’est pas comme ça. Sauf qu’en fait, CE N’EST PAS LE SUJET ! Bien sûr que quand les militantes disent « Les hommes », c’est en tant que classe dominante, en tant que groupe social qui est majoritairement auteur de harcèlement, de violences, d’agressions sexuelles et de viol. Ils ne veulent pas qu’on mette tous les hommes dans le même panier, par contre, quand on fait cela avec les minorités, ce qu’on fait depuis toujours, cela ne semble pas leur poser de problème !

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Ce phénomène, que je trouve très triste, et qu’on appelle “Male tears” (larmes de mâles) dans certains milieux militants, trouve son apogée dans les groupes masculinistes, des groupes comme les hommen, (non mais sérieusement, les « hommen » ?), ou les Incels (dont était issu le terroriste de l’attentat de Toronto en mai dernier, qui haïssait les femmes et voulait se venger). Cela rejoint aussi les « ouin-ouin » qui se plaignent d’avoir été mis dans la friendzone, un terme qui me rend folle et qui mériterait un article à part.

On pourrait aussi trouver ça drôle, si ce n’était pas aussi triste, de voir des gens s’offusquer de l’écriture inclusive. Il faut bien avoir toujours vécu comme si le monde était fait pour soi d’abord pour trouver que l’écriture inclusive est un péril pour la langue française.

Alors oui, encore une fois, il faut un bon paquet d’indécence et d’aveuglement pour que la première question que l’on se pose quand enfin la parole des femmes se libère, c’est « Est-ce qu’il n’y aura pas de fausses accusations ? ». La situation est tellement affligeante, tellement inimaginable, que les femmes auraient pu depuis longtemps battre le pavé, et en lancer. Si cette révolution féministe fait peur, laissez-moi rire, ce serait compréhensible que ce soit vraiment pire. Et quand on se demande dans certaines tables rondes ou conférences, si la vague #MeToo va “améliorer les relations hommes-femmes” (vécu), je réponds J’ESPERE BIEN, puisque ce mouvement sans précédent, révolutionnaire, bienvenu, nous fait comprendre qu’il y a quantité de violeurs et d’agresseurs autour de nous, et qu’on a un problème avec le consentement, alors oui, ça va s’améliorer. Les questions comme « Peut-on encore draguer ? » ne méritent même pas qu’on daigne essayer d’y répondre.

Onpeutplusriendire ! (ou quand des militant.e.s osent critiquer des humoristes qui font les yeux bridés)

Ce qui est rigolo (non), c’est que les male tears vont souvent de pair avec les white tears, et je rajouterais les straight tears : c’est quand on est tellement fragile dans son identité, qu’on n’a tellement pas conscience de ses privilèges, qu’on se met à se plaindre quand les militant.e.s dénoncent des blagues racistes ou quand on peint des passages piétons aux couleurs de l’arc-en-ciel dans les rues de Paris. Ces « ouin-ouin » là pensent être des chevaliers blancs contre le communautarisme, et s’offusquent qu’on ne puisse soi-disant plus rien dire. C’était un peu la réaction de nombre de gens quand des militant.e.s ont dénoncé le racisme du sketch du “Chinois” de Kev Adams et Gad Elmaleh. Si l’humour permet de jouer sur les clichés pour les dénoncer, ici, ils les enfoncent. Et les minorités concernées ont le droit de dénoncer cela.

Dans le genre à côté de la plaque, il y a eu récemment la vidéo de Norman intitulée « Terrain Miné », où le pauvre jeune homme, déguisé en soldat, explique qu’Internet est maintenant un champ de bataille où on ne peut plus faire de blagues racistes et homophobes sans se faire littéralement bombarder par ceux qu’il appelle “les rageux”. La vidéo est affligeante, et le magazine Glamour (!) explique ici très bien pourquoi. Ce n’est pas drôle, cela enfonce le clou sur toutes les minorités qui se prennent en général beaucoup de haine pour oser prendre la parole, c’est, encore une fois, indécent. Le journaliste Vincent Manilève explique très bien sur le plateau de Quotidien, que, simplement, les blagues oppressives ont toujours été problématiques, mais avant (avant Internet notamment), les minorités n’avaient pas de moyens de se faire entendre, et maintenant, elles le peuvent.

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Heureusement que le soldat Norman est là pour défendre la liberté d’expression face aux rageux !

Quand on crie au « racisme anti-blanc »

Le pire, c’est quand certains groupes privilégiés apprennent que des réunions ou événements se passent en non-mixité, c’est-à-dire qu’ils sont réservés aux femmes, ou aux personnes homosexuelles, ou aux personnes racisées, ou, imaginez, aux femmes noires ! C’est ce qu’il s’était passé avec le collectif Mwasi et le festival Nyansapo l’été dernier. Ce festival organisé par et pour les femmes noires avait quelques éléments de sa programmation (pas tous !), réservés aux femmes noires, dans le but, comme c’est souvent le cas dans le militantisme en non-mixité, de pouvoir avancer sur les problèmes spécifiques rencontrés sans devoir ménager les autre groupes, et sans se justifier. Cela a beaucoup énervé les « ouin-ouin » et la fachosphère, qui ont parlé de racisme anti-blanc ((hahaha !) ici un article pour expliquer pourquoi cela n’existe tout simplement pas), et ont interpellé la Mairie de Paris pour interdire le festival (ce qu’elle a vraiment voulu faire). L’humoriste Océan décrypte très bien toute la “polémique” dans cette vidéo d’Arrêt sur Images.

Aux Etats-Unis, alors que les noir.e.s s’organisaient et manifestaient dans le cadre du mouvement Black Lives Matter (les vies noires comptent), certain.e.s trouvaient ça normal de répondre avec des hashtags #AllLivesMatter (toutes les vies comptent), ce à quoi une youtubeuse avait répondu “Yes, but you’re missing the point” (“C’est vrai, mais là, ce n’est pas le sujet”).

Franchement, à quelle niveau de fragilité on est pour se sentir menacé.e quand des gens dénoncent les meurtres de personnes noires par des policiers blancs, pour avoir comme première réaction de dire “Oui mais nous aussi, on compte !” ?

L’émission satirique Saturday Night Live dénonce bien ces white tears dans l’excellente vidéo The Day Beyoncé Turned Black, où les américain.e.s moyen.ne.s – et blanc.he.s – découvrent les nouvelles chansons de la chanteuse, qui réaffirme son héritage afro-américain : alors, leur monde s’écroule. Littéralement.

La dictature LGBT !

C’est une démarche similaire qui animent les hétéros qui chouinent quand on ouvre le mariage aux couples de même sexe : que se passe-t-il dans la tête de quelqu’un qui manifeste pour que d’autres n’obtiennent pas les mêmes droits que lui/elle ? Si ça, ce n’est pas du “Ouin ouin, on m’enlève un privilège”… On entend souvent une critique du “communautarisme”, les tags sur les passages piétons parisiens parlent de “Dictature LGBT” (!!!), mais tous ces éléments communautaires, les médias LGBT, les prides, les symboles comme les passages piétons arc-en-ciel, ces communautés en ont besoin ! Pour se sentir moins seules, pour se sentir soutenues, pour se sentir safe, pour organiser leurs luttes. Et ce n’est pas grave si pour une fois vous n’êtes pas la cible première, si pour une fois, toutes les portes ne vous sont pas ouvertes ! Une fois, j’ai proposé à un magazine en ligne de parler du milieu LGBT dans ma ville, on m’a répondu “Euh oui, d’accord, mais il faut que cela parle à tout le monde”. Désolée, mais il n’avait rien compris.

Ouin-ouin, ce passage piéton exclut les hétérosexuels !!

Ouin-ouin, ce passage piéton exclut les hétérosexuel.le.s !!

Alors rassurez-vous, le monde ne change pas tant que ça, ce serait même bien qu’il change un peu plus. Et bien sûr qu’on peut rire de tout, de manière intelligente et peut-être aussi et surtout quand on est concerné.e… Mais ceux et celles qui se plaignent de vouloir rire de tout rient en général des étranger.e.s, des homos et des juif.ve.s, et je ne crois pas qu’ils et elles se bousculent au portillon pour moquer les puissant.e.s, remettre en cause les rôles établis par la société. En quoi est-ce drôle de taper toujours sur les mêmes, sur des populations qui subissent déjà une violence institutionnelle et matérielle ?

L’horizon s’éclaire quand même (je crois ?)

Malgré ces deux pas en avant, trois pas en arrière, ces réactions outrées qui n’ont rien compris à ce qui se passe vraiment (ou qui ont trop bien compris qu’ils vont tomber de leur tour d’ivoire), j’ose espérer qu’on fait timidement trembler des narrations, des discours, des images qui sont écrasement majoritaires depuis si longtemps.

Certain.e.s osent dénoncer une dictature du politiquement correct. Mais m****e ! Il était plus que temps que cela bouge. Heureusement qu’on ne trouve plus ça drôle, les blagues sur les femmes battues, et qu’on remet en cause des clichés primaires sur les asiatiques.

Cher.e.s ouin-ouin, arrêtez de pleurer. On va vers du mieux, vers une société plus belle pour tout le monde. Tout cela va nous libérer, et libérer le plus grand nombre. C’est juste que, quand on est tellement habitué à être en haut du tableau, à être inclus partout, à décider de tout, à déterminer le paysage littéraire, audiovisuel, humoristique, on trouve ça intolérable que la plus discrète des portes ne nous soit pas ouverte, ou qu’elle ouvre sur un univers qui ne nous est pas directement adressé. Oui, Beyoncé est noire, et ce n’est pas grave. Oui, il y a trois passages piétons arc-en-ciel à Paris, mais vous avez toujours le droit d’y traverser, sans être kidnappé.e par des militant.e.s LGBT à paillettes et plumes roses ! Oui, on peut être drôle sans être oppressif-ve, regardez Florence Foresti, regardez Blanche Gardin, regardez Hannah Gadsby ou Dave Chappelle.

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Vous voulez parler de liberté ? C’est exactement ce que nous voulons, nous les minorités. Une vie pas déterminée à l’avance par son genre, sa classe, sa “race sociale”, sa religion ou son orientation sexuelle. La possibilité d’être ce qu’on veut, de rire des puissants, de déstabiliser les dominations en place, le capitalisme tout puissant, les plafonds de verre… D’entrevoir l’univers des possibles, de discuter ensemble, d’avoir le droit de se retrouver entre communautés pour mieux lutter et entrevoir une révolution globale.

Je finirai sur une citation de Margaret Atwood, autrice d’une dystopie flippante, La Servante écarlate, pour relativiser un peu :

Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux, les femmes ont peur qu’ils les tuent.

 

Ecrit par Déborah Liss

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