Féministes, musulmanes, et déterminées à secouer les clichés – Voici venue l’ère du féminisme intersectionnel #2

Féministes, musulmanes, et déterminées à secouer les clichés – Voici venue l’ère du féminisme intersectionnel #2

La dernière fois, on a commencé à parler féminisme intersectionnel en parlant de l’afroféminisme. D’autres courants, moins répandus pour l’instant, émergent en France pour parler un peu de problématiques spécifiques à d’autres femmes, comme le féminisme musulman.

La plupart des religions selon leurs interprétations et pratiques paraissent contraires aux engagements féministes de liberté de la femme, d’égalité hommes-femmes etc. Mais les voix qui s’élèvent veulent rappeler un point essentiel : le féminisme, c’est aussi défendre toutes les femmes et leurs pratiques et leur liberté individuelle. C’est réaliser que les femmes musulmanes sont à l’intersection de plusieurs discriminations, qu’elles sont les premières victimes de l’islamophobie. Qu’en France, on fait des arrêtés municipaux pour pouvoir aller demander à des femmes sur une plage d’enlever leur burkini. Que les différentes mesures d’interdiction du voile à l’école depuis 30 ans ont résulté en l’expulsion de jeunes femmes d’établissements scolaires. Qu’on est dans un pays où on a pensé à interdire le port du voile à l’université par des femmes adultes, donc. Que les discriminations peuvent avoir lieu au quotidien, que ce soit en allant chercher un colis chez le buraliste, pour voter, accompagner une sortie scolaire, se faire soigner, ou encore chanter dans un télé-crochet.

 

Quand des concernées expliquent que voile et féminisme ne sont pas incompatibles

La question du voile divise depuis longtemps les courants féministes, et c’est en se tournant vers les concernées qu’on comprend le mieux les enjeux qui portent en filigrane la question de la compatibilité de la religion musulmane, de la liberté de la femme et du féminisme. De nombreuses femmes musulmanes, chercheuses ou militantes, ont abordé la question, notamment Rokhaya Diallo, féministe intersectionnelle, noire et musulmane, dans un article tout simplement intitulé « Le voile n’est pas incompatible avec le féminisme ». Elle y touche à un point essentiel porté par les féministes musulmanes et intersectionnelles : il faut défendre toutes les femmes, et ce qui n’est pas normal, c’est la contrainte. Elle y dénonce des parallèles infondés et sortis de leur contexte :

« En tant que féministe, ma priorité a toujours été de placer la volonté des femmes au cœur de la lutte. Porter le voile dans une théocratie autoritaire dont l’élite et l’écrasante majorité des personnes sont musulmanes et musulmans ne peut aucunement avoir le même sens que le fait de l’arborer dans un pays démocratique et laïque où ils représentent moins de 10% de la population et en composent les franges les plus pauvres. Dans un cas, le voile est un outil d’oppression destiné à contrôler et à contraindre l’identité féminine imposé par le pouvoir, tandis que dans l’autre il rend visibles des citoyennes dans un contexte où leur identité religieuse est minoritaire et stigmatisée ».

Il est intéressant de lire tout l’article et sa réflexion su le port de la jupe, mais au fond son message est qu’évidemment, on peut être féministe et porter un foulard :

« Lutter afin qu’aucune femme ne soit contrainte de se voiler ou de se dévoiler, c’est la philosophie qui devrait animer toutes et tous les féministes. Je mets au défi quiconque de remettre en question le féminisme de la Pakistanaise Malala Yousafzai qui se bat en faveur des droits scolaires des filles ou de la Yéménite Tawakkol Karman, Prix Nobel de la Paix, fondatrice du groupe «Femmes journalistes sans chaînes». Toutes deux portent un vêtement masquant leur cheveux, ce qui ne constitue aucunement un obstacle à leur engagement en faveur de l’égalité femmes-hommes, qu’elles promeuvent au péril de leur vie ».

Un féminisme qui réinterroge la religion

D’autres chercheuses et militantes explorent véritablement leur religion à la lumière de leur engagement féministe et inscrivent celui-ci dans une critique et un appel à la relecture des textes et à des changements profonds dans la pratique. A Strasbourg, Hanane Karimi est doctorante en sciences sociales et analyse la place des femmes musulmanes en France, notamment sur le voile et les inégalités dont elles sont victimes dans leur spécificités.

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Elle milite à la fois dans le milieu religieux, notamment avec le collectif des Femmes dans la mosquée (avec qui elle avait protesté en 2013 contre la relégation des femmes au sous-sol de la Grande Mosquée de Paris), et dans la sphère publique, sur les questions de laïcité et de voile dans l’espace public. Toujours en 2013, elle s’était mobilisée contre une proposition de Manuel Valls d’interdire le voile à l’université. Pour elle, l’interdiction du voile à l’école et une éventuelle interdiction à la fac n’a qu’une conséquence : sortir les femmes des milieux d’éducation et d’émancipation, ce qui est contradictoire avec les luttes féministes. Son féminisme est indissociable de sa lutte contre l’islamophobie, car pour elle, c’est aussi cela qui empêche l’accès aux parcours du savoir et au monde du travail, alors que l’on sait que l’autonomie financière est la clé de l’émancipation des femmes :

« Je comprends que le voile pose question, le débat existe d’ailleurs également chez les musulman-e-s. Mais ce qui m’alerte, c’est qu’il y a une focalisation sur la pratique des femmes musulmanes. Le voile des sœurs chrétiennes ou des femmes juives ne pose de problème à personne. On n’entend pas non plus parler du mouvement évangélique. La femme musulmane voilée est une figure antagoniste, qui dévoile une identité nationale islamophobe, impérialiste, néo-coloniale, aux relents racistes. »

Elle raconte notamment que plus jeune, c’est la religion qui a eu un pouvoir émancipateur :

« Jeune femme, je n’ai jamais vu la religion comme quelque chose qui pouvait m’empêcher de m’accomplir, au contraire. Elle m’a donné les éléments nécessaires pour m’opposer à des inégalités entre filles et garçons ».

« Arrêter d’infantiliser les femmes »

Dans un autre registre, Nadia El Bouga mène une activité de sexologue en Île-de-France, et explore la manière dont la religion musulmane et les cultures arabo-berbèro-musulmanes (d’après ses propres mots) traitent les questions de sexualité et d’égalité hommes-femmes. Elle milite pour une lecture du Coran à l’aune des évolutions sociétales, comme elle le raconte au HuffPost Maghreb :

« C’est indispensable pour rééquilibrer de façon égalitaire la relation homme-femme. Le message divin est clair dans le texte sacré quant à l’origine de l’homme et la femme. Ils sont issus d’une « âme unique », une essence commune, la nafs wahida, qui place les deux sur un pied d’égalité ».

Elle ne voit aucune antinomie entre sa religion et son engagement féministe :

« J’ai toujours lutté contre toutes les discriminations faites à toutes les femmes. Je souscris à un féminisme inclusif qui soutient les femmes quelle que soit leur origine ou ethnie, leur appartenance politique, leur croyance, leur tenue vestimentaire, leur orientation sexuelle. Je suis engagée auprès de femmes et d’hommes pour l’égalité sociale, politique, philosophique, culturelle, spirituelle et sexuelle de toutes les femmes et je dis bien de toutes les femmes de par le monde… N’est-ce pas cela l’essence même du féminisme? Foi et émancipation ne sont pas antinomiques à mon sens. »

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Sa conception du féminisme passe par une remise en question du mouvement traditionnel, et en ce sens elle s’inscrit bien dans une intersectionnalité bien actuelle :

« Il faut sortir d’une compréhension formatée du féminisme. Arrêter d’infantiliser les femmes, c’est déjà le début du féminisme ! Cela me désole de voir que certaines féministes dites « historiques » adoptent paradoxalement une posture condescendante et patriarcale envers d’autres féministes en considérant qu’elles ne sont pas crédibles et que leurs paroles et leurs actions ne valent rien. Elles se trompent véritablement d’ennemi ».

D’autres femmes dans le corps médical ont abordé cette question, comme Asma Lamrabet, qui a publié Les femmes en islam : les questions qui fâchent, et pour qui « les musulmanes n’ont pas à renier une partie de leur identité (musulmane) pour s’émanciper. Et la seule manière d’y parvenir, c’est la réforme de l’islam ».

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Pour que les musulmanes françaises se « réapproprient leur narration »

Si ce féminisme musulman dans les hautes sphères de la recherche et de la théologie n’est pas non plus tout récent, il apparaît en revanche des mouvements plus jeunes, dans tous les sens du terme, qui ont décidé de prendre à bras le corps les questions qui touchent les femmes musulmanes dans la vie de tous les jours. La question du voile porte en elle le sujet de représentation de la femme musulmane, des clichés et des discriminations. Lassées de vivre des problématiques mal connues, d’être rangées dans des cases étroites de ce qu’est la femme musulmane, et bien sûr de voir se passer de nombreuses agressions ainsi qu’une violence institutionnelle, des jeunes femmes ont monté l’association et magazine en ligne Lallab (contraction des mots Lalla (Madame en arabe) et laboratoire.

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A l’initiative du mouvement, Sarah Zouak, qui lors de ses études se met à traverser les continents à la rencontre des femmes musulmanes, et en tire un documentaire, Women sensetour in muslim countries. Elle crée Lallab avec son amie Justine Devillaine, athée, et elles seront rejointes notamment par Attika Trabelsi, une étudiante qui comme Sarah en avait marre de n’être pas représentée et d’avoir l’impression de vouloir concilier des choses inconciliables. A ce sujet, il faut écouter l’épisode du podcast La Poudre avec Sarah Zouak, pour entendre son point de vue de jeune femme musulmane dans la France des années 2000, et son besoin de trouver une identité multiple dans laquelle elle serait à l’aise.

Attika, elle, s’était fait remarquer lors de son passage sur France 2 face à Manuel Valls, sur la question du voile.

L’objectif de Lallab, c’est de se réapproprier les narrations et offrir des espaces plus libres. Avec leur militantisme de terrain, avec les projections, conférences et mobilisations, elles se sont données comme missions de « réfléchir, construire et produire des ressources, des espaces et des outils pour que chaque femme musulmane définisse son identité et son parcours de vie ». Sur leur site, elles détaillent leur projet (cliquez sur les images ;)) :

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N’hésitez pas à explorer leur joli site pour suivre un peu tout ce qu’elles font et l’impact que leurs actions peuvent avoir. Récemment, Lallab lançait la première déclinaison française du International Muslim Women’s day, et fêtait ses deux ans début mai avec un festival féministe à l’Institut du Monde Arabe à Paris.

Voilà pour le (petit) tour d’horizon d’un féminisme musulman en France, multiple et engagé sur différents canaux. Un militantisme qui ne vient évidemment pas d’apparaître mais qui prend son essor grâce à ces jeunes initiatives comme Lallab, et qui s’inscrit dans cette percée de plus en plus assurée du féminisme intersectionnel en France et de la convergence des luttes. Un mouvement salutaire qui place en son centre un élément militant incontournable, la parole aux concernées et la réappropriation de son image pour mieux lutter contre l’oppression.

Ecrit par Déborah Liss

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