Voici venue l’ère du féminisme intersectionnel #1- l’afroféminisme

Voici venue l’ère du féminisme intersectionnel #1- l’afroféminisme

Février, c’est le Black History Month, où on met un coup de projecteur sur l’histoire de la diaspora africaine. Ça se passe surtout aux Etats-Unis, mais il n’y a pas de raison qu’on n’en parle pas ici aussi. Toujours sous l’angle féministe, bien sûr…

On dit parfois qu’il y a autant de féminismes qu’il y a de femmes féministes. En tout cas, si l’objectif commun est l’égalité entre les hommes et les femmes, plusieurs sujets divisent les différents courants, comme la prostitution, le voile, etc. Surtout, un féminisme « intersectionnel » commence à voir le jour, pour pallier aux lacunes du « white feminism », ou quand les féministes sont aveugles aux problèmes auxquelles font face des femmes racisées et/ou « moins privilégées ». C’est pour cela que se sont créés des mouvements spécifiques à certains groupes, pour pouvoir lutter plus efficacement contre les discriminations rencontrées, qui vont souvent en se cumulant : ainsi s’est créé l’afroféminisme, qui prend son essor en France depuis quelques années, reprenant le flambeau d’un terreau fertile depuis les années 70 aux Etats-Unis avec le « Black Feminism ».

Représenté notamment par l’activiste Angela Davis, il visait à rassembler des femmes afro-américaines pour « lutter contre l’oppression subie à cause de leur couleur de peau et de leur sexe ». Le collectif radical Combahee River Collective résumait les enjeux du mouvement comme « la lutte contre l’oppression raciste, sexuelle, hétérosexuelle et de classe » avec pour objectif de « combattre les oppressions multiples et simultanées qu’affronte l’ensemble des femmes de couleur ».

Un afropéanisme ancré dans le décolonialisme

C’est dans cette mouvance que s’inscrit l’afroféminisme français qui fait surtout parler de lui depuis les années 2010, et se distingue du Black Feminism en ce qu’il est centré « afro-européen » et que les noirs d’Europe n’ont pas la même histoire que les afro-américains. Les militantes se disent « afrodescendantes » et parlent même « d’afropéanisme » pour désigner la condition particulière des Noirs européens.

En France, plusieurs femmes représentent ce mouvement, comme l’écrivaine Léonora Miano (que vous pouvez écouter dans cet épisode du podcast féministe La Poudre), qui parle de l’afropéanisme comme suit :

« Le terme « afropéen » cherche à décrire ces personnes d’ascendance subsaharienne ou caribéenne et de culture européenne : des individus qui mangent certes des plantains frits mais dont les particularismes ne sont pas tellement différents de ceux qu’on peut trouver dans les régions de France. »

En effet, l’afro-féminisme en France est plus marqué par un passé colonial et donc un militantisme post ou décolonial.

C’est justement parce que certains groupes ont des particularités propres qu’à eux-mêmes que se forment des mouvements spécifiques, qui travaillent d’ailleurs souvent en non mixité, comme le collectif Mwasi, qui se présente comme un « collectif non-mixte de Femmes et personnes assignées Femmes, Noires et métisses » et « lutte contre les violences et différentes oppressions qu’elles subissent ». Sa spécificité est son « approche intersectionnelle des luttes qu’ielles rencontrent », avec des figures de proue qui se disent anticolonialistes et anti-impérialistes comme Fania Noël.

nyansapo

L’idée est vraiment de pouvoir se retrouver exclusivement entre personnes concernées pour libérer la parole et « créer des espaces sûrs », d’après la sociologue Christine Delphy, et avoir « un moyen de partager des expériences pour lutter pour l’égalité ».

Pourtant, ces quelques espaces de non-mixité ont été fortement critiqués l’an dernier lors du festival Nyansapo organisé par Mwasi, certain.e.s parlant d’événements interdits aux blancs etc. La polémique mérite à peine qu’on s’y intéresse, mais Arte Info était bien revenu dessus, avec des chercheuses comme Muriel Salle qui expliquait très bien pourquoi ces critiques étaient infondées, notamment en ces mots :

« Le racisme, c’est l’expression d’une domination. Lorsque des femmes noires se réunissent pour parler des discriminations qu’elles subissent, ça n’a rien à voir avec une volonté d’inverser cette domination. Il existe de très nombreuses assemblées exclusivement masculines, ou exclusivement blanches, et il ne viendrait à l’idée de les décrire comme ‘communautaristes' ».

A la limite, cette pseudo-polémique a permis de faire parler du collectif et peut-être fait connaître l’existence de l’afroféminisme français… D’autres initiatives ont également vu le jour, comme le groupe « Science Curls »  à Science-Po, une association qui vise plus particulièrement à libérer les cheveux bouclés et crépus.

Des femmes noires de plus en plus visibles

Surtout, on commence à parler de plus en plus de certaines personnalités qui se réclament de l’afroféminisme, comme Amandine Gay, réalisatrice et comédienne, auteure du documentaire Ouvrir la voix (vous trouverez la bande-annonce dans cet article), où les 24 protagonistes parlent de « la difficulté d’être femme et noire en France » et de se voir reconnaître comme  « pleinement européennes », à se « fondre dans la masse ». Un film qui témoigne d’une nouvelle génération qui ne va plus se taire et qui, en abordant de nombreux thèmes (les clichés, le sexe, la santé mentale, le monde du travail), vise à la prise de conscience sur ce que rencontrent des femmes noires de tous les secteurs et de toutes les classes sociales en France encore aujourd’hui.

Amandine Gay

Dans le même genre est sorti le film Mariannes noires, de la réalisatrice franco-sénégalaise Mame-Fatou Diang, sur la représentation des femmes noires en France. On y voit d’ailleurs Alice Diop, elle-même réalisatrice française, couronnée du césar du meilleur court-métrage en 2017, pour Vers la tendresse.

Certaines polémiques ont également beaucoup fait entendre le nom de Rokhaya Diallo ces derniers temps, une journaliste et essayiste française, militante antiraciste, qui se définit comme féministe intersectionnelle et décoloniale. Musulmane, ses combats sont multiples et portent entre autres sur l’islamophobie. En décembre dernier, la « fachosphère » a réussi à la faire évincer du conseil consultatif national du numérique, avec le soutien de certain.e.s élu.e.s de droite, de LREM et de la gauche. Rokhaya Diallo est vue par certains milieux comme anti républicaine ou « anti-France », parce qu’elle dénonce notamment un « racisme d’Etat ». Elle avait fondé l’association des Indivisibles, à l’origine des Y’a bon awards, qui « récompensent »  les sorties les plus racistes de personnalités publiques. Elle est régulièrement invitée sur les plateaux TV et est devenu chroniqueuse de l’émission Touche pas à mon poste (peut-être que Cyril Hanouna tente d’élever un peu le niveau). Bref, c’est une des figures les plus visibles du féminisme intersectionnel,  et une personnalité que l’extrême-droite adore détester.

Rokhaya diallo

L’afroféminisme français se joue sur internet

Mais en plus de ces figures de proue, le mouvement se caractérise par une jeunesse et une dissémination sur internet, à travers des sites, des blogs, des chaînes Youtube et des vidéos.

Sur Youtube, on trouve la chaîne Keyholes and Snapshots, revendiquée afroféministe, qui parle de représentation, de ce qu’est être une femme noire selon les pays, de micro-agressions, d’appropriation etc etc. En version « écrit », il y a les blogs de Kiyemis, qui se définit comme afropéenne, de msdreydful, qui a lancé son blog « parce que le point de vue d’une jeune femme noire sur les sujets politiques n’est que peu représenté dans la blogosphère francophone », de Mrs Roots, ou encore de « Perle des Antilles ». Avec un ton personnel et décontracté, ce sont des jeunes femmes qui à la fois parlent de sujets de la vie de tous les jours, de stéréotypes, de sexualité, et écrivent des billets culturels et d’analyse des luttes, nourries d’une histoire de l’afroféminisme dont elles se font les passeuses. Leurs blogs témoignent d’une conscientisation politique aigüe et d’une volonté de se rendre plus visibles, mais aussi d’une attention particulière accordée à la convergence des luttes (Ms Dreydful écrit sur différentes oppressions comme celle des femmes noires trans, ou encore sur l’antispécisme).

Ouvrir la voix

Comme de nombreux militantismes, c’est une communauté qui se crée et se nourrit grâce à internet, outil qui permet de donner de la voix à celles qu’on n’écoutait pas dans les milieux féministes dominants. C’est également ce qui a poussé à la création du site Atoubaa, qui veut raconter les histoires de femmes noires : « Atoubaa est né d’un besoin de se voir, de s’observer, de documenter des présences continuellement ignorées ». Elles ont récemment lancé leur podcast, Exhale, plus axé sur des questions psychologiques et développement personnel. Dans un autre genre, le podcast Thé Noir choisit un ton plus pop , « entertainment » et « storytelling », pour balayer « tous les sujets qui concernent les femmes noires » comme l’image de soi, la pilosité, les médias, les films… Et sinon, il faut écouter certains épisodes de La Poudre, le podcast féministe où sont invitées des personnalités, et qui fait la part belle au féminisme intersectionnel : ne ratez pas les épisodes avec Léonora Miano, Assa Traoré, Alice Diop, Amandine Gay et Inna Modja ! Tout est accessible sur le site soundcloud, il suffit de cliquer sur les épisodes. Vous pouvez aussi prendre de l’avance en écoutant celui avec Grace Ly, parce que la prochaine fois, on parlera d’asioféminisme !

 

Ecrit par Déborah Liss

1 Commentaire

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