Pourquoi la ville est faite par et pour les hommes – Coup de gueule féministe #6

Pourquoi la ville est faite par et pour les hommes – Coup de gueule féministe #6

Le mois dernier, je soulevais comment l’histoire était conjuguée au masculin et comment cela se révélait dans notre géographie, notamment dans les noms des rues et des bâtiments publics. Mais au-delà du symbolique, la ville est un vrai lieu de segmentation hommes-femmes. L’espace public, que ce soit les rues, les infrastructures ou les transports, sont aussi des lieux de domination masculine.

Je m’appuie ici surtout sur le livre d’Yves Raibaud, La ville faite par et pour les hommes, où il explique comment notre occupation de l’espace urbain est différente selon notre genre. Et qu’elle est (surprise) au désavantage des femmes :

« Elles ont en effet une pratique spécifique de la ville, non pas liée à une quelconque nature féminine, mais à un rapport social de sexe qui les désavantage ».

Si le sujet est vaste, on peut au moins évoquer la question de l’espace public des rues et des transports dominé par les hommes (surtout en soirée et la nuit), et la structuration de l’urbanisme à l’avantage des hommes.

La rue et les transports n’appartiennent pas aux femmes

L’écrivaine américaine Rebecca Solnit résume très bien le rapport des femmes à l’espace public :

« Les femmes payent souvent très cher la liberté toute simple qui consiste à sortir faire un tour. La raison est que leur façon de marcher, leur être même sont inlassablement sexualisés dans toutes les sociétés soucieuses de contrôler la sexualité féminine »

Le livre d’Yves Raibaud avance que les rues sont un espace de halte et de détente pour les hommes, tandis qu’elles seront plus un espace de passage pour les femmes, toutes sujettes au harcèlement de rue. Il parle même de « péages », ces instants que toute femme a connu quand elle doit passer devant un groupe de jeunes hommes installés à regarder les passants, et qu’elle sait qu’elle va se prendre une remarque. Quand ça n’arrive pas, c’est une exception.

Une étude de 2011 appelée « L’usage de la ville par le genre » conclut bien qu’il y a un double usage de la ville selon le genre. Yves Raibaud rapporte ses conclusions sur la manière qu’ont toutes les générations de femmes d’appréhender leurs déplacements, voire leur « stratégie » pour une sortie « safe » : les femmes seniores ne sortent jamais seule, mais en couple ou à plusieurs. Les plus jeunes préfèrent également sortir à plusieurs, et élaborent des cartes mentales stratégiques avec les trajets les plus rassurants. Elles anticipent leurs déplacements et contrôlent leur tenue.

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Raibaud donne l’exemple de stratégies d’étudiantes qui sortent dans un quartier de discothèques à Bordeaux : être dissimulée par un long manteau cachant mini jupe et décolleté, changer les chaussures à talons par des chaussures plates pour pouvoir courir, garder allumé le téléphone portable, emporter sur soi une bombe lacrymo… Elles ont aussi des stratagèmes en cas de harcèlement : faire semblant de ne pas entendre, mettre ses écouteurs, écrire des SMS, faire semblant de ne pas avoir senti la main aux fesses… Sur le net, les exemples sont légions : le projet crocodile est un outil apparu ces dernières années pour se rendre compte de l’ampleur du harcèlement de rue, tout comme le blog Paye ta shnek, qui rapporte pléthore de témoignages de harcèlement de rue.

Ce problème d’occupation de l’espace public se prolonge dans les transports et en sortant des transports, surtout la nuit. Raibaud parle d’offres de transport insensibles aux spécificités de genre. Encore sur internet, très nombreux sont les témoignages de femmes qui disent avoir été harcelées ou agressées sexuellement dans le métro, le bus etc. Entre les frotteurs, les regards lourds, les invectives et les mecs qui se touchent devant des passagères, on comprend ce que rappelle Raibaud dans son livre : que beaucoup de femmes privilégient la voiture où elles se verrouillent.

L’offre de transport est aussi inadaptée notamment dans des quartiers excentrés, où des arrêts sont trop éloignés des lieux d’habitation. Le livre donne l’exemple du campus de Talence à Bordeaux, un campus excentré, un cauchemar pour les étudiantes le soir. Il est donné l’exemple de Lan, étudiante chinoise, suivie par un homme de l’arrêt de tram au village universitaire. Elle a dû courir, monter ses escaliers quatre à quatre et s’enfermer chez elle. Derrière la porte, elle a « entendu une respiration haletante et des propos obscènes ».

Une enquête effectuée par Laura van Puymbroeck à Bordeaux en 2014 sur le harcèlement a recueilli plus de 600 réponses, sur tous types de harcèlement : drague lourde, femmes suivies dans la rue, contacts physiques, attouchements dans les transports, agressions sexuelles, menaces, viols. Raibaud explique que même si certaines situations vécues comme terrorisantes par certaines étudiantes seraient qualifiées de bénignes par la police, elles poussent quand même ces femmes à réinventer leurs sorties, éviter certains quartiers, revoir le déplacement. Il considère que « ces représentations mentales doivent être prises en compte pour définir le harcèlement de rue comme une violence », dont « les seuls responsables sont les hommes harceleurs, quelles que soient les fragilités ou les capacités de résistance des femmes qu’ils importunent ou agressent ».

L’urbanisme est une affaire d’hommes, ou quand les infrastructures reflètent un sexisme ordinaire

Le livre La ville faite par et pour les hommes soulève ensuite un problème urbanistique moins « violent » et plus insidieux, mais qui montre comment la séparation entre hommes et femmes dans la ville se fait dès l’adolescence, à travers les politiques publiques d’équipements de sport et de loisirs. Selon Raibaud, « 75% des budgets publics destinés aux loisirs des jeunes profitent aux garçons ». Il montre que ce sont les structures sportives qui dans les faits attirent plus de garçons qui sont le plus développées : stades, skate parks, terrains de street basket, pétanque… Il explique que les politiques de la ville visent depuis des décennies en priorité à « canaliser la violence des jeunes (en réalité des garçons) » et à donc tenter de les orienter dans des activités positives. Il pointe aussi le fait que les filles désertent les structures de loisirs comme les centres socio-culturels dès l’adolescence.

Les équipements de loisirs profitent deux fois plus aux garçons

Il donne l’exemple d’une ville en Dordogne où un centre s’occupe des jeunes jusqu’à 12 ans, et où un autre prend le relais par la suite. A ce moment-là, les filles n’y vont plus :

« Seuls les garçons sont présents dans le quartier et profitent des activités du centre. On les rencontre à l’entrée des immeubles, sur le citystade, sur l’espace vert, ou encore faisant du skate ou du vélo. Certains grands frères montrent qu’ils ont le contrôle sur leurs sœurs adolescentes en leur interdisant de fréquenter les équipements. Les garçons interpellent les filles par des termes tels « T’es bonne ! », « Eh, connasse », ou « Sale pute ! ».

Lors d’entretiens avec des élu-e-s, cette situation est banalisée, comme s’il était évident que les filles finissent par décrocher des loisirs. Raibaud explique que plus les jeunes grandissent, moins il y a de pratiques mixtes, et plus les filles se replient sur des activités conformes aux stéréotypes de genre. Pour lui, c’est une conséquence de ces politiques publiques.

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Attention, il n’est pas dit qu’il y a des activités typiquement ou naturellement masculines ou féminines, mais que par l’éducation et la socialisation, on constate que les activités citées ci-dessus sont plus prisées par les garçons que par les filles, et que ce sont celles-là que les institutions privilégient.

L’auteur du livre conclut qu’il faudrait freiner la construction d’équipements et de structures « à marqueur de l’hégémonie masculine » et faire plus d’accueils collectifs et ouverts.

L’imaginaire de la ville se conjugue au masculin

L’auteur avance que pour prendre au sérieux ces questions ainsi que le harcèlement de rue, il faut comprendre qu’il est véhiculé par une culture masculine de la ville en général. Il signale que dans l’imaginaire collectif, nourri par la littérature notamment, le thème de la « ville-plaisir », du « charme sensuel des rues » est omniprésent. Des poètes et écrivains comme Baudelaire, Aragon ou André Breton ont contribué à faire ce lien entre la ville, les plaisirs, les femmes. Chez ces auteurs, le héros est souvent un poète flâneur qui suit les femmes dans la rue, et qui peut trouver son bonheur « dans un bordel » s’il ne l’a pas trouvé dans les rues de sa ville. Cet imaginaire est perpétué aussi dans des chansons populaires comme celles de Serge Lama (Les petites femmes de Pigalle…) ou Sardou (La java de Broadway…).

Ensuite, dans l’imaginaire plus concret, pratique, au niveau des décisions urbanistiques et architecturales, ce sont les hommes qui sont aux commandes. Même au niveau des politiques publiques, quand il y a des instances participatives, des assemblées, des grenelles etc, la voix des femmes est disqualifiée. Yves Raibaud raconte qu’au Grenelle des mobilités en 2012 à Bordeaux, il y avait des assemblées consultatives. Tous les experts présents, les présidents de commissions etc., étaient des hommes. Lors de l’assemblée plénière, les femmes ont eu 8% du temps de parole. Il explique que leurs interventions étaient systématiquement remises en causes ou minorées, voire coupées. Sur le fond, il montre comment les réflexions autour des nouveaux usages de la ville peuvent entrer en conflit avec les intérêts des femmes. Il prend l’exemple de l’écologie et des décisions prises par une majorité d’hommes de favoriser les trajets à pied ou en vélo, ou en transports en commun, ce qui est meilleur pour l’environnement mais pas toujours favorable à la sécurité des femmes.

C’est ainsi que les femmes ont décidé de se faire entendre et que nombre d’initiatives ont fleuri  pour se réapproprier la ville et l’espace public

Des initiatives pour reprendre sa place

Depuis quelques décennies, la recherche et les initiatives de terrain et associatives vont main dans la main pour redéfinir l’urbanisme pour une vie de la ville plus égalitaire.

Pour répondre aux problèmes de sécurité des étudiantes à Bordeaux, des féministes se sont organisées dès les années 70 : elles se déplacent en groupe, se forment à l’auto-défense, se passent les plaques d’immatriculation d’hommes dangereux qui prennent les filles en stop, et créent des associations pour les femmes victimes de violence.

Récemment, le gouvernement français a commencé à s’emparer du sujet de harcèlement de rue et dans les transports. On se rappelle notamment du plan national de lutte contre le harcèlement sexiste de 2015, où il s’agissait surtout de campagnes de sensibilisation (voir image ci-dessous), mais aussi de « marches participatives d’usagères » pour améliorer la sécurité dans les transports. Ce concept de « marches exploratoires » a été expérimenté dès 1999 au Canada, avec l’objectif de faire un diagnostic du point de vue des femmes sur ce qui ne va pas dans les transports et les espaces publics. Dans le cadre de ce plan national français a aussi été expérimenté le service « Entre deux arrêts » à Nantes en juillet 2015. Le principe est qu’à partir de 22h30, les voyageuses (et voyageurs) puissent se faire déposer par le bus n’importe où sur la ligne, même entre deux arrêts, si cela réduit le trajet qu’elles ont à faire à pied ». Après six mois d’expérimentation, le dispositif a été pérennisé. En six mois, seules une cinquantaine de personnes y ont eu recours, mais la compagnie de transports considère que si cela « peut rendre service », il n’y a « pas de raison de se passer de cette possibilité ».

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En Suède, une étude dans la ville d’Umea en 1999 avait révélé que 70% des enceintes sportives étaient utilisées par des hommes. La ville a décidé de mieux répartir les horaires d’entraînements entre équipes masculines et féminines. Il a été noté que l’intérêt pour le foot féminin notamment est allé en s’accroissant.

Mettre des « lunettes du genre » sur tous les sujets

Les chercheuses et chercheurs en études de genre ont également soulevé la nécessité d’introduire du « gender mainstreaming » et du « gender budgeting » dans les politiques publiques. Le mainstreaming consiste à introduire une approche genrée de manière transversale dans toutes les politiques publiques, c’est-à-dire à établir et évaluer des mesures également par le prisme de l’égalité hommes-femmes. Il en est de même du gender budgeting, qui est l’approche budgétaire sensible au genre. Ces concepts ont été massivement intégrés par la ville de Vienne en 2014, qui a mis en place des budgets participatifs et soumet tout à une évaluation genrée : signalétique, espace urbain, transports, tout y passe. Elle a décidé d’installer un « langage sensible au genre » dans l’action publique en matière d’aménagement urbain, et mis dans les mains des services d’urbanisme un manuel, La prise en compte du genre dans l’urbanisme.

En France, deux femmes ont lancé le think tank « Genre et ville », pour questionner l’urbanisme et la place des femmes dans la ville. Leur équipe est composée d’urbanistes, de sociologues, d’architectes, d’artistes, dont l’objet est de rendre les territoires égalitaires et inclusifs. Parmi leurs travaux, des formations, conférences, des études, du conseil, et des actions de terrain comme « Même pas peur », pour se faire présentes dans la rue, des « marches sensibles », des « cartes sensibles », ou encore un tour d’Europe des bonnes pratiques. Dans toute la France, des associations féministes organisent aussi régulièrement des marches de nuit non-mixtes, pour redire que même la nuit, la rue appartient aussi aux femmes.

Toutes ces initiatives montrent une prise de conscience qui aboutira peut-être, à force, à repenser la ville. On constate surtout qu’avant de pouvoir en faire des actions militantes, le travail de la recherche est éminemment important, car avant de pouvoir combattre les inégalités, il faut pouvoir les nommer et les démontrer. Avant de tomber sur ce livre, je n’avais jamais pris de recul face à nos pratiques dans la ville et dans l’espace public, ayant intégré bien trop profondément la banalité de ne pas pouvoir sortir le soir aussi librement que mon entourage masculin. Je précise que je ne suis pas sponsorisée par les éditions Egale à Egal de Belin, mais je me dis maintenant que j’aurais dû leur proposer…

Je vais laisser le mot de la fin à Yves Raibaud, dont je reprends la conclusion si bien tournée, sur une manière de construire une ville plus mixte, plus juste et plus égalitaire :

« Par exemple en travaillant sur des monographies genrées des quartiers, ou sur des diagnostics consacrés à l’égalité femmes/hommes dans le sport, la culture et la jeunesse. En se penchant sur la santé des étudiantes et leur protection […]. En questionnant les bonnes pratiques de la ville durable vues avec les yeux des femmes. En s’intéressant à d’autres modèles masculins, moins hégémoniques, et plus ouverts à la diversité, orientation sexuelle, origine, handicap. Enfin en favorisant une participation réelle de toutes et tous à la vie politique. Bref c’est tout un monde à inventer, à imaginer et à construire. »

Ecrit par Déborah Liss

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