Matrimoine, Fémicité… quand les femmes se réapproprient l’histoire géographie

Matrimoine, Fémicité… quand les femmes se réapproprient l’histoire géographie

L’Histoire et la façon dont on la rapporte et dont elle se manifeste n’échappe pas au sexisme. Des militantes ont voulu mettre ça en lumière pour essayer d’inverser la tendance. Avec des initiatives comme le « matrimoine » et  « fémicité », les femmes veulent se réapproprier leur héritage culturel et leur espace public, qui passent aussi par les noms de rue, de bâtiments.

Les journées du patrimoine existent depuis 1984, et permettent au grand public de découvrir l’héritage culturel des villes, en ouvrant les portes de monuments et de musées, et en proposant aussi de se replonger dans l’Histoire. Problème, la majorité des monuments, bâtiments et événements mis en avant lors de ces journées sont liés à l’action d’un homme illustre.

Depuis trois ans, des journées du matrimoine dans toute la France

Le mot même de patrimoine vient de patrimonium, qui signifie en latin l’héritage du père. Pourtant, dès l’antiquité, Platon parle de « matrie » dans sa République, et le mot matrimoine est repris au 14e siècle pour désigner l’héritage de la mère, d’après Aline César, présidente de H/F Ile-de-France, l’association à l’initiative des premières journées du matrimoine.

C’est en 2015 que des militantes féministes ont décidé de mettre en lumière l’héritage de femmes dans les arts, mais aussi dans la politique, les sciences etc. La première édition s’était tenue à Paris. Lancée par le collectif HF Île-de-France pour l’égalité dans les arts et la culture et l’association Osez le féminisme, l’idée était de parler des figures et œuvres de femmes à travers des parcours, des expositions et manifestations. Pour la première édition, le collectif avait organisé des parcours dans trois musées de la ville, le Petit Palais, le Musée d’Orsay et le Centre Pompidou.

Cette vidéo retrace les actions de cette première initiative à Paris.

Le collectif a lancé à l’occasion le site matrimoine.fr, qui vise à prolonger les actions autour de ces journées, à les recenser, et à maintenir une mémoire autour des femmes illustres de France.

En 2016, le concept essaime dans plusieurs villes de France : à Lyon, Rouen, Toulouse… et Strasbourg, où les militantes d’OLF 67 organisèrent un parcours dans la ville. Ce fût l’occasion de parler de Louise Weiss, d’Herrade de Landsberg, de Catherine Zell, et des femmes dans la Révolution Française. Non seulement l’action a une portée symbolique et fait parler d’elle dans la presse, mais le public est au rendez-vous, pour la première occasion qu’il a d’en apprendre plus sur l’héritage de ses « mères ». A Strasbourg, les organisatrices ont dû refuser du monde.

A Paris, les musées participent avec enthousiasme : s’ajoutent aux trois musées de 2015 quatre autres structures dont le musée du jeu de paume. Les visiteurs ont aussi pu choisir de parcourir la ville avec un itinéraire jalonné de créations artistiques féminines. Dans le 5e arrondissement, une ballade menait aux « panthéonnes », et dans le 4e, on a mis en avant des figures de sorcières et d’alchimistes. D’autres circuits ont mis l’accent sur les scientifiques, d’Irène Joliot-Curie à Marthe Gauthier, qui avait découvert le chromosome 21. Côté divertissement, des œuvres de la cinéaste Alice Guy ont été projetées aux Buttes-Chaumont. Cette réalisatrice fut l’auteur de plus de 600 films et dirigea un studio à New York.

En 2017, les journées du matrimoine s’étendent encore en Île-de-France, où le programme consiste en 5 parcours urbains, deux expositions, 3 visites dans les pas de femmes architectes, et 3 événements hors Paris. Elles sont encore reprises dans plusieurs villes de France. A Strasbourg, l’antenne 67 d’Osez le féminisme reprend son concept de parcours urbain, avec le soutien des Musées de la ville. La grosse centaine de visiteurs qui a pu participer (nombreux sont les intéressés qui ont dû passer leur tour) a pu apprendre à connaître Olympe de Gouges, Amélie de Dietrich, Sophie Taeuber, et le rôle indispensable des femmes dans l’Histoire de la bière. Des historiennes ont contribué bénévolement à l’action, lui donnant un crédit de poids.

Fémicité : établir l’égalité dans les noms de rue

A l’occasion de ces premières journées, les militantes ont également organisé une action « Fémicité ». Le principe : renommer des rues de la ville avec des noms de femme.

La toponymie, la science des noms de lieux, est un réel enjeu au niveau de la représentation et invisibilité des figures féminines. Elle porte un message, celui de ce qui vaut le coup d’être commémoré, remémoré, et mis en avant.

En France, le pourcentage de rue ayant un nom de femme est de… 2%. A Paris, il est de 2,6%, ce qui correspond à quelques 160 femmes, parmi lesquelles Marguerite Yournecar, Hélène Boucher, Simon de Beauvoir, Colette, Joséphine Baker… Des études montrent également que la plupart des avenues et boulevards portent des noms d’hommes célèbres, et qu’au peu de femmes célèbres choisies sont dévolues les impasses et autres allées.

« L’Union française du Soroptimist » notamment a étudié la question, et d’après sa présidente Christine Dagain, cela revient à « en quelque sorte entériner l’idée que les femmes qui accomplissent des grandes choses sont des exceptions ».

En septembre 2015, les militantes d’Osez le féminisme et d’H/F Île-de-France ont donc rebaptisé une quarantaine de rues avec les noms de femmes politiques, inventrices, aventurières, sportives de haut niveau… Objectif : alerter sur la symbolique des noms, et demander évidemment plus de rue aux noms de femmes. Aussi, les militantes demandent que tout nouvel établissement public de la ville de Paris porte un nom de femme connue.

Depuis, des actions Fémicité ont fleuri à Douarnez, Lyon, Toulouse, Montpellier, Nice et Rennes.

Elles ont aussi pointé les noms des stations du métro parisien. Seule une station sur 302 porte le nom d’une femme illustre, Louise Michel. Marie Curie et Marie-Madeleine Gabrielle Adélaïde de Rochechouart sont elles associées  à un homme aux stations Pierre et Marie Curie et Barbès-Rochechouart. L’artiste Silvia Radelli a imaginé ce que donnerait une carte de métro avec des noms féminins exclusivement.

Elle n’a pas eu trop de mal à en trouver des centaines, de Jane Austen à Maria Montessori, en passant par Helen Keller.

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Certaines villes se réveillent

Paris a essayé de rattraper quelque peu le coup en nommant toutes les stations de la ligne du tram T3b d’après de célèbres figures féminines. Elles permettent ainsi de rendre hommage à Alexandra David-Néel, Marie de Miribel, Séverine, Adrienne Bolland, Delphine Seyrig, Maryse Bastié, Ella Fitzgerald, Rosa Parks et Colette Besson.

A Strasbourg, la mission droits des femmes est plutôt active au sein de la commission de dénomination des rues, qui dit maintenant avoir à cœur de nommer les nouvelles rues aux noms de femmes. D’ailleurs, depuis 2008, sur les 100 noms de personnalités attribués à des espaces publics de Strasbourg, plus de la moitié ont été des noms de femmes. Récemment, des nouvelles rues ont été baptisées d’après des personnalités alsaciennes comme Catherine Kany, Lina Ritter, la peintre Lisa Krugell, et l’aristocrate Pauline de Metternich.

A l’autre extrême, il faut connaître La Ville-aux-Dames, dont toutes les rues portent des noms de femmes depuis une décision du maire en novembre 2014. On y trouve Sarah Bernhardt, George Sand, Françoise Giroud, Elisa Rachel ou encore Aliénor d’Aquitaine. Pour l’anecdote, les habitants de cette ville s’appellent les « gynépolitains ».

Toutes ces initiatives portent une volonté plus globale de rendre aux femmes leur histoire, et surtout de renverser la tendance consistant à effacer systématiquement l’héritage des grandes femmes de l’Histoire. C’est un combat qui peut paraître annexe, mais il rappelle à toutes et à tous que les femmes sont des politiques, des écrivaines, des scientifiques, qu’elles contribuent à changer la face du monde, et que toutes les petites filles ont la possibilité de devenir comme elles. Avec un peu de chance, elles seront plus nombreuses à avoir leur mot à dire à l’avenir, et on n’aura plus besoin de se balader clandestinement aux aurores avec des faux panneaux sous le bras.

 

Dans le prochain article, j’aborderai la question plus globale de l’urbanisme et des politiques de la ville globalement désavantageuse pour les femmes, en me basant surtout sur le livre édifiant d’Yves Raibaud, La ville faite par et pour les hommes.

Ecrit par Déborah Liss

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