Hanouna, l’histoire d’une homophobie ordinaire

Hanouna, l’histoire d’une homophobie ordinaire

Franchement, comment un type pareil peut-il encore être à l’antenne ?

C’est l’histoire d’un animateur qui avait fait de l’homosexualité une obsession, qui prenait plaisir à humilier et se moquer de son chroniqueur gay, qui ne pouvait s’empêcher de faire des blagues sur quelque chose, quelqu’un, quelques uns, qui dans leur seul fait d’exister prêtent apparemment à rire. C’est l’histoire d’un homme qui rappelle les pires tyrans des cours de récré, ceux qui ne sont que le suppôt de la mentalité des micro-sociétés des enfants et des ados, qui, cruelle et faiseuse de rois, décide de qui sera le bouffon. Parce que c’est drôle. Et parce qu’on se sent plus fort dans le camp des gagnants. Surtout qu’on continue, à gagner. On se pose même en victime quand on est pris. On dit qu’on souffre terriblement de ces accusations, on brandit ses alibis, on invoque l’humour. Ah, l’humour. Jusqu’où aller ? Peut-on rire de tout ? Avec tout le monde ? Où est la limite entre humour et humiliation ? Pourquoi le simple fait d’ « imiter un homosexuel » suffit à faire rire ? Pourquoi on peut encore s’en foutre à ce point de tourner en ridicule un être humain à la TV, en risquant de le faire reconnaître, en le trompant, en lui faisant croire qu’il était dans un « safe place », alors qu’en fait, c’était tout l’inverse ? Tout l’inverse.

Le 18 mai, Cyril Hanouna a trouvé ça drôle de poster une fausse annonce sur un site de rencontres, le présentant comme « Jean-José », un homme qui cherche des hommes, et de prendre en direct les appels des intéressés. On a alors assisté à une triste séquence où l’animateur imite le stéréotype de l’homme gay et pousse ceux qui appellent à faire des allusions sexuelles. En toute non-anonymité, il leur fait dire leur prénom et leur profession aussi. Certains ont dit leur nom de famille. Et puis ça fait rire tout le monde. Sauf que ça a quand même fait réagir, sur les réseaux sociaux notamment. Le CSA a aussi reçu plus de 20 000 plaintes. Cet article du Monde retrace très bien la polémique et ce qui s’en est suivi (pas grand-chose pour l’instant à part les émissions suivantes où l’animateur s’est senti obligé de revenir dessus).

Cette séquence est un problème car les homosexuel-les sont encore persécuté-e-s partout dans le monde. On se fait tuer, on se fait violer. En France, on est tabassé, humilié, insulté, moqué, harcelé, discriminé. On se suicide.

Et exposer à nu comme cela un jeune homme en direct à la TV ne va pas aider tous ceux et celles qui se battent tous les jours avec eux-mêmes et elles-mêmes et avec leurs proches pour se rappeler qu’ils sont normaux et normales, et que, mieux que cela, ils et elles méritent le respect et même l’amour, une vie pleine, un job et une famille. Ça ne va pas aider les jeunes gays qui essayent de se dire qu’ils ne sont pas une caricature, mais bien des êtres humains à part entière. Ça ne va pas aider ceux qui croient encore que les hommes efféminés sont matière à rire, qu’ils le méritent, qu’ils jouent un rôle. C’est tellement plus simple de se vautrer dans la norme que de défier les stéréotypes de genre et d’avoir le courage d’être fidèle à soi-même. Surtout, cela rappelle avec effroi les techniques d’homophobes violents qui usent des sites de rencontres pour amener leurs victimes dans un traquenard et les tabasser.

« Obsédé par l’homosexualité »

En fait, ce n’est de loin pas la première fois que l’animateur prend les homos pour cible. L’Association des Journalistes LGBT avaient étudié l’émission pendant un mois, et recensé 42 références à l’homosexualité. C’est plus d’une fois par émission. Cela allait de la moquerie du chroniqueur gay Mathieu Delormeau à des petits sketchs avec d’autres chroniqueurs, en passant par des blagues graveleuses classiques.

Les nombreuses séquences de Touche Pas à Mon Poste se moquant des homosexuels ne sont pas à prendre à la légère car elles banalisent encore une fois ce contre quoi nous nous battons inlassablement : la violence psychologique, les stéréotypes, les préjugés. Tout ce qui pousse aux violences citées précédemment.

Le gentil tyran

Cyril Hanouna m’a toujours fait penser au roi de la cour de récré, qui se moque, qui joue de son petit pouvoir, qui fait faire aux autres des choses « pour rire ». J’ai toujours été très mal à l’aise devant le comportement des chroniqueurs qui se laissaient humilier, allant jusqu’à faire les choses les plus dégradantes pour ne pas être le rabat-joie qui refuse. J’ai été révoltée face à « l’affaire Soraya », qui entretenait, au calme, la culture du viol. Sans compter les justifications ahurissantes de l’animateur et du chroniqueur concerné. J’ai halluciné devant la relation Delormeau-Hanouna, qui à ce stade-là me fait presque penser à un syndrome de Stockholm. Mais pourquoi ne claque-t-il pas la porte ? Pourquoi ne se lève-t-il pas et ne sort-il pas du plateau quand « Baba » lui coupe la parole alors qu’il était en train d’évoquer l’état suicidaire de tant de jeunes homosexuels ?

Le pire est sûrement cette pseudo-gentillesse, ce personnage que se crée l’animateur (ou qu’il incarne peut-être vraiment, laissons-lui cela), le lien qu’il crée avec le public, l’idée de famille, les petits noms, « mes petites beautés », « mes chéris » etc. Je trouve ça un peu hypocrite de la part de quelqu’un qui conçoit la famille comme un bizutage permanent et la moquerie des minorités (de ce que j’ai constaté, au moins des femmes et des homosexuels (mais pas trop des femmes homosexuelles, c’est beaucoup moins drôle car on ne peut pas jouer les maniérés)).

Cyril Hanouna a parrainé plusieurs fois les soirées pour la Tsedaka (un appel annuel pour la solidarité dans la communauté juive), mais aussi, en 2015, la « Semaine nationale du Refuge », association LGBT bien connue, ce qui est paradoxal quand on voit son problème sur la question, mais qui en dit aussi long sur l’ignorance crasse et la bêtise simpliste du fond de commerce du « prince du PAF ».

Bref, cette fois c’est mal passé, il y a eu près de 20 000 plaintes au CSA, de nombreux annonceurs ont retiré leurs publicités sur le créneau de l’émission, et l’animateur a dû revenir plusieurs fois sur la polémique lors des émissions. Un représentant d’SOS Homophobie a pu intervenir, et Cyril Hanouna a plus ou moins fait amende honorable, en promettant « plus de blagues sur les homosexuels ».

On verra bien. En attendant, un des jeunes hommes piégés a contacté le Refuge, en larmes, désespéré, humilié, avec la peur d’être reconnu par son entourage. On a ensuite appris qu’il aurait effectivement été viré de chez lui.

Ecrit par Déborah Liss

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