Oui, la langue française est sexiste [Coup de gueule féministe #5]

Oui, la langue française est sexiste [Coup de gueule féministe #5]

Le langage est une construction sociale. Il reflète la société dans laquelle il s’inscrit, mais il contribue aussi à la former. La langue française est sexiste : elle véhicule avec elle un rapport de domination du masculin sur le féminin, elle crée, installe et renforce des stéréotypes sur les femmes, et agit sur notre manière de penser le genre et notre vision du monde. Voici comment, à travers le lexique, le vocabulaire et la grammaire, la langue française fait partie du problème de misogynie.

Le masculin l’emporte

Ou LA règle qui prouve que la grammaire peut être sexiste. On apprend à l’école primaire que pour accorder les adjectifs au pluriel, et bien, c’est le masculin qui l’emporte et c’est comme ça ! Pas d’explication. Ça veut dire qu’on dit « Les hommes et les femmes sont intelligents » mais aussi qu’on dit « Ils » à tout bout de champ pour désigner un groupe de personnes, même s’il y a 99 femmes et un homme. Quel meilleur symbole de la valorisation sans faille du genre masculin ?

Car cette règle grammaticale n’a pas toujours existé, et son institution est moins hasardeuse qu’idéologique. Jusqu’au 17e siècle, on avait la règle de proximité, c’est-à-dire qu’on accordait avec le genre du nom le plus proche, et on aurait dit « Les chemins et les routes sont dégagées ». La règle du masculin est ensuite apparue et a fini par s’imposer.

Les membres de l’Académie française, qui décident des règles de la langue, en avaient leur propre opinion : Nicolas Beauzée rapporte en 1767 ce que disait le père Bouhours, grammairien et religieux :

«Quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte».

L’auteur précise que :

«le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle».

Certain-e-s militantes voudraient qu’on revienne à la règle de proximité, mais l’Académie française parle de contresens linguistique. Selon les « immortel-e-s », le masculin constitue en français le genre « non-marqué ».

Et là-dessus, ils/elles ont raison : la langue française, contrairement à d’autres langues, n’a pas de pronom neutre, et a érigé le masculin en « genre générique ». Ce n’est pas anodin que le « genre par défaut » soit le masculin, et le français ne laisse pas place à l’ambiguïté : le mot homme est entendu comme un générique, un synonyme pour l’humain. On parle des hommes en général, et des droits de l’Homme, quand, en anglais ou en allemand, on parle de droits humains. En français, la femme est intégrée à l’homme en général.

Certain-e-s linguistes expliquent que l’évolution du français a fait disparaître les quelques expressions du neutre héritées du latin, et ont été rebaptisées au genre masculin « plus proche grammaticalement ». D’autres expliquent que c’est vraiment plutôt l’idéologie de la supériorité du genre noble sur le faible qui a joué un rôle.

L’auteure et historienne Eliane Viennot pointe le problème :

« La domination du masculin est une invention française du 17e siècle. Ce n’est pas seulement une règle de grammaire, c’est une règle sociale qui instruit que le masculin domine sur le féminin ».

Quoiqu’il en soit, comparé à d’autres langues, encore, le français empêche de désigner les individus de manière neutre justement, sans instituer aucun a priori dans la tête de ceux qui entendent le discours. Le « The » anglais est particulièrement pratique de ce point de vue là. Pour le coup, l’anglais est aux antipodes du français puisque seul le pronom neutre existe.

Les personnes queer et/ou non-binaires et/ou intersexes ont d’ailleurs du mal à trouver des pronoms qui leur correspondraient, alors que beaucoup d’anglophones vont se désigner par they/them, utilisé comme un neutre singulier. C’est d’autant plus compliqué que tous les adjectifs s’accordent au masculin ou au féminin en français, ce qui n’est pas le cas dans toutes les langues.

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Quand le genre des métiers influe nos représentations

Ce masculin générique comme neutre se retrouve particulièrement dans le genre des professions : de nombreux métiers n’existent pas au féminin, et on doit désigner les professionnelles par un « masculin neutre », qui a pour conséquence d’invisibiliser les femmes. De fait, même si on parle de masculin générique pseudo neutre, il n’empêche que quand on parle d’un médecin, de pompiers ou de gendarme, la première image qui nous vient en tête est celle d’un homme. Le médecin est un homme par défaut, le policier est un homme par défaut.

C’est par contre l’inverse pour les professions désignées exclusivement par du féminin, qui là n’est pas générique et induit l’idée qu’aucun homme n’est femme de ménage, sage-femme ou femme de chambre. Même des termes tout à fait accordables sont toujours utilisés au féminin, comme infirmière ou assistante sociale. On dit aussi en général une secrétaire, et une caissière. Bien sûr, le genre de ces métiers a été attribué à l’origine selon qu’il était plutôt pratiqué par des hommes ou par des femmes, mais, non seulement les choses ont un peu changé, en plus peut-on se poser la question du caractère de prophétie autoréalisatrice de ces termes. Garder ces divisions immuables cantonne les hommes et les femmes dans leurs représentations et leur choix de carrière, à ce qu’ils/elles pensent leur être destiné. Par ailleurs, ce n’est pas anodin que des professions n’existent pas au féminin. Ce qui n’est pas nommable n’existe pas.

La désignation genrée des professions reflète encore un rapport de hiérarchie. La plupart des métiers « haut placés » et qui sous-entendent de la force ou une capacité de décision sont pensés au masculin. Ceux « moins cotés » s’écrivent au féminin. Même pour des professions facilement féminisables – on peut tout à fait dire présidente -, on constate que le choix de départ du genre du mot est masculin. Comme Chef, gérant et expert comptable.

Pourtant, on utilisait avant le féminin avec des mots comme autrice et professeuse, mais ça a encore une fois disparu, car les femmes ne pouvaient manifestement pas écrire des livres ou enseigner. [ndlr : j’ai remis le premier lien cité en début d’article, car il est vraiment bien, lisez-le]. Des mots qui existaient déjà au féminin mais sont moins valorisés n’ont pas été masculinisés, car quel intérêt? C’est le cas de dessinatrice ou animatrice.

Comme le dit Suzanne Zaccour, autrice du livre La Grammaire féministe, dans l’article dont j’ai mis le lien :

« L’effacement du féminin dans la langue a tout à voir avec la condition des femmes. Ceux qui ont purgé le français de ses féminins et ont inventé la règle « le masculin l’emporte » ne cherchaient pas à rendre la langue « plus neutre ». Bien qu’on enseigne aujourd’hui que le masculin est un genre « générique ». Ils cherchaient plutôt à faire disparaître la possibilité, l’idée même d’une femme en philosophie ou d’une femme de lettres. »

D’ailleurs, même des mots féminisables comme écrivaine par exemple, sont encore peu utilisés, au profit du « générique ». On dit encore beaucoup : « elle est écrivain ». Certains insistent aussi pour maintenir des mots comme ministre ou président au masculin, voulant coûte que coûte appeler les personnes concernées « Madame LE Ministre », ou, comme ce député qui s’adressait à la présidente de séance à l’Assemblée Nationale : « Madame LE Président ». (Au bout de la vidéo, le député se fait moucher par Claude Bartolone).

On note aussi que de nombreux métiers, mis au féminin, ramènent les femmes à la sphère sexuelle. Un péripapéticien est un philosophe, une péripapéticienne est une prostituée. De même pour entraîneur/entraîneuse, masseur/masseuse, ou, à l’époque, courtisan/courtisane…

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Dans Le zizi des mots, Elisabeth Brami « s’amuse » aussi du fait que certains mots au masculin sont des personnes, quand le féminin est un objet! Par exemple : jardinier/jardinère, ou mandarin/mandarine.

Un lexique sexiste

Les mots et leur utilisation ont un sens, et le simple vocabulaire de la langue française est intéressant à analyser. Une chose qui m’avait frappée : le mot victime est un mot féminin, quand le mot vainqueur est masculin, qu’il est difficilement féminisable et qu’il n’existe littéralement aucun mot pour désigner une femme qui a vaincu son adversaire.

Ces dénominations arbitraires ne sont pas innocentes, et de nombreux mots ont été masculinisés ou féminisés au fur et à mesure, selon leur sens. On parlait avant de la poison et d’une honneur. Mais il faut croire que l’honneur c’était trop un truc de mec pour avoir un déterminant féminin.

Il n’y a pas non plus d’équivalent du terme mari en féminin. Il n’y a que la femme, alors qu’en anglais, la « wife » est différente de la « woman ». En français donc, la femme est, de base, l’épouse. La connotation derrière la locution « X est ma femme », est donc bien différente de sa traduction anglaise.

Le champ lexical des insultes est ensuite intéressant. La plupart des insultes font référence à la sexualité féminine : on se fait plus traiter de « con » que de « bite », de « salope » que de « gigolo », et quand on parle « d’enculé », on bascule dans l’homophobie, qui est une variante de la misogynie induite par notre société patriarcale. On dit aussi bien volontiers Putain, et quand on dit Fils de pute, on n’est même pas capable d’insulter juste le type en question, il faut que sa mère en prenne pour son grade. Globalement, le patrimoine des insultes françaises vise à indiquer à l’autre qu’il est méprisable car il a des attributs féminins. D’ailleurs, il suffit d’ajouter des suffixes féminisants pour basculer à nouveau dans le péjoratif : tapette, femmelette, mauviette, lopette, lavette, midinette…

On peut enfin évoquer certaines expressions : avoir des couilles, être un garçon manqué, l’heure des mamans, le chef de famille, l’école maternelle, le sexe faible.. Ces expressions soulignent encore une valorisation du masculin, et un confinement de la femme à la sphère « domestique », et à une stature inférieure, fragile. Mention spéciale au coup du garçon manqué, qui est vraiment ignoble quand on y pense, induisant qu’une fille qui aurait des « goûts de garçons » (whatever that means) ne serait qu’une pâle copie des vrais hommes, une tentative ratée de s’ériger au rang du seul être humain complet, accompli et valorisable.

Monsieur et Madame. Ou Mademoiselle?

Beaucoup se demandent quel est ce combat futile des féministes, qui ont réussi à ce que la catégorie Mademoiselle soit retirée des formulaires administratifs, (sous Sarkozy et Fillon!) et, on l’espère, de l’usage courant. J’étais de ceux/celles qui ne voyaient pas le mal, et en tant que jeune de moins de 30 ans, détestait de toute façon qu’on m’appelle Madame. Sauf que, quand on s’y intéresse, on tique un peu.

On utilisait Mademoiselle pour désigner les femmes pas encore mariées. On utilisait d’ailleurs le mot « nom de jeune fille » et « nom d’épouse », au lieu de différencier en disant Nom d’usage, ce qui est maintenant le cas. Ce faisant, on appréhende directement la femme selon son statut marital, rappelant que c’est ce qui forme en premier son statut dans la société. Monsieur, en face, était un Monsieur, et reste un Monsieur, et on n’en saura pas plus. Donc quand une femme se fait appeler Mademoiselle, cela dit bien plus que le simple fait qu’elle est une femme, par opposition à Monsieur qui désigne seulement un sujet de sexe masculin, sans projection particulière ou catégorisation. L’équivalent de Mademoiselle, Damoiseau, existait jusqu’au 18e siècle et a peu à peu disparu. Alors non, ce n’est pas juste une affaire futile, le débat autour du « Mademoiselle » porte tout l’enjeu du statut qu’on projette encore sur la femme au 21e siècle, et du traitement inégalitaire selon le genre. Virer Mademoiselle, c’est un pas de plus vers l’égalité hommes-femmes.

Résiste! Rédige antisexiste!

Depuis les années 90 déjà, des mouvements militent pour « égaliser » un peu la langue française, notamment en changeant la règle du masculin qui l’emporte. Ainsi, l’écriture épicène fait son apparition. Elle suppose d’introduire les tirets ou les points, par exemple en disant « les militant-e-s » ou « les militant.e.s », ce qui permet d’inclure toutes les personnes concernées sans qu’aucun genre ne l’emporte sur l’autre. Ils sont simplement associés.

On a déjà souvent des gens soucieux d’intégrer les femmes dans leurs propos qui ajoutent la parenthèse, par exemple dans : « Merci à tou(te)s les participant(e)s… ». C’est en fait absurde car si déjà on fait la démarche de contredire la règle universelle du masculin générique, pourquoi ne mettre le féminin qu’en parenthèse ? La femme n’est pas qu’une parenthèse, elle est plus de la moitié de l’humanité. Dans l’écriture épicène, on accorde donc tout aux deux genres. On dit par exemple « Venez nombreux.ses ». Certain-e-s vont trouver ça moche, mais si on peut mettre des caractères spéciaux comme des parenthèses, pourquoi pas des points ou des tirets ?

De plus, il s’agit surtout d’une réticence culturelle, car d’autres pays incluent déjà une forme d’écriture épicène de manière automatique. J’ai été très souvent frappée du naturel avec lequel les allemand-e-s écrivent systématiquement Student/innen par exemple (pour dire les étudiant-e-s), et font attention à toujours nommer les publics masculins et féminins, que ce soit dans les annonces officielles, les communiqués de presse, les documents administratifs ou les mails professionnels et personnels. Partout en fait.

Les militant-e-s français-e-s proposent aussi le retour de la règle de proximité, pour que les adjectifs soient donc accordés avec le dernier mot de la proposition.

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Voilà, je voulais soulever ces quelques éléments de la langue française, qu’on a intégrés et auxquels on ne réfléchit plus. Pourtant, questionner notre langue et l’origine de ses règles et de ses mots permet de réaliser ce qu’on ne peut plus trouver acceptable, et de s’intéresser aux initiatives alternatives. Pour que le masculin ne l’emporte plus.

Ecrit par Déborah Liss

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