Le viol et la culture du viol, fléaux bien actuels [Coup de gueule féministe #4]

Le viol et la culture du viol, fléaux bien actuels [Coup de gueule féministe #4]

Une femme sur 10 subira un viol ou une tentative de viol dans sa vie. Les chiffres autour de ce crime sont ahurissants, et pourtant, il est encore trop souvent minimisé, et ses victimes mal prises en charge. Ce qu’on appelle la « culture du viol » entretient ce cercle vicieux, et il est vital de la dénoncer.

Et si on parlait viol ? On a peut-être l’impression que la problématique est connue, que tout a été dit, que c’est mal et qu’on le sait, et que de toute façon c’est puni par la loi.

Oui mais. Il est malheureusement encore tellement nécessaire de parler du viol, et de son corollaire, la culture du viol. Parfois il faut juste reparler des choses parce que la plupart des gens ne se rendent pas compte ou ne réalisent pas.

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Des statistiques qui doivent nous scandaliser

En France, 1 vol est déclaré toutes les 40 minutes. Il y a 200 viols par jour, environ 13 000 par an, même si le nombre estimé par l’observatoire national de la délinquance et des réponses pénales est plutôt de l’ordre de 75 000. On peut ajouter à cela les plus de 26 000 agressions sexuelles par an.

Un viol, c’est, selon le code pénal, « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui, par violence, contrainte, menace ou surprise ». Il est puni de quinze ans de réclusion criminelle. Une agression sexuelle, c’est toute atteinte sexuelle sans pénétration et commise sur une victime avec violence, contrainte ou menace. Par exemple, des attouchements.

D’autres chiffres pour se faire une idée du phénomène : 96% des auteurs des viols sont des hommes, et 91% des victimes sont des femmes. Selon Amnesty International, plus de 90% des violeurs n’ont aucun trouble mental particulier. Dans 80% des cas, la victime connaît son agresseur, et un tiers des viols sont des viols conjugaux. Dans près d’un tiers des cas également, le violeur est un membre de la famille.

1 femme sur 10 a été violée ou subira un viol ou une tentative de viol au cours de sa vie. UNE FEMME SUR DIX.

Aussi, dans une récente étude menée au Québec, 30% des hommes ont avoué qu’ils pourraient commettre un viol s’ils étaient sûrs de ne pas être poursuivis.

C’est quoi le problème ?

Déjà, le viol en lui-même, évidemment, et les milliers de femmes traumatisées physiquement et/ou psychologiquement, qui doivent se reconstruire, pour celles qui y arrivent.

Au-delà de ça, l’injustice totale qui règne. Seulement 3% des viols sont jugés aux assises. Cela s’explique déjà par le fait que seulement 10% des victimes portent plainte.

D’abord parce que certaines ne mettent pas toujours le mot de viol sur ce qu’elles ont subi, particulièrement lors de viols conjugaux. Ensuite, parce qu’elles craignent : qu’on ne les croit pas, qu’on minimise ce qui leur est arrivé, qu’on leur dise que c’est de leur faute. Mais aussi qu’il y ait des représailles. Heureusement, leurs peurs sont…. infondées. La plupart des violeurs sont condamnés une fois arrivés au jugement (crime passible de 15 ans de prison ferme), mais c’est au démarrage que ça coince : de nombreux témoignages de victimes racontent qu’on les a renvoyées chez elles, qu’on leur a demandé si elles se sont défendues ou comment elles étaient habillées…

La prise en charge judiciaire ensuite : on empêche parfois la personne d’aller au bout de la procédure, ou elle traîne en longueur. Ce qui décourage aussi les victimes, c’est que la procédure est éprouvante quoiqu’il arrive : 3 ans en moyenne pour que l’instruction soit achevée, cinq pour le jugement aux assises.

Une longue période pendant laquelle les victimes doivent prouver qu’elles n’ont pas consenti à un rapport sexuel, et se soumettre à des examens médicaux.

Une fois l’instruction bouclée, le parquet peut décider de classer l’affaire sans suite, pour éléments insuffisants. Le viol est un crime qui s’évalue souvent à une parole contre une autre, faute de marques physiques de violences ou de traces d’ADN si la victime a le réflexe de se laver tout de suite, ce qui est très souvent le cas. Il arrive aussi que le crime soit « déqualifié» en agression sexuelle, qui est un délit, et renvoyé en correctionnelle.

La culture du viol entretient la honte et la culpabilité

Car tout part de là : la vision du viol par la société et la stigmatisation des victimes.

La honte est encore du côté des victimes, ce qui explique qu’elles ont du mal à porter plainte ou même juste à en parler à quelqu’un, à cause de la culpabilité qu’elles ressentent.

Le viol est encore un grand tabou en France, et seules quelques personnalités commencent à peine à en parler, comme Flavie Flament qui a récemment expliqué qu’elle avait subi un viol à 13 ans et accusé le photographe David Hamilton, qui s’est ensuite donné la mort.

Ça s’explique entre autres par la culture du viol : un environnement social et médiatique dans lequel les violences sexuelles trouvent des justifications, des excuses, sont simplement banalisées, voire acceptées.

« C’est sa faute », l’accusation terrible encore beaucoup trop répandue

Pour commencer, on a la culpabilisation de la victime donc, ou le « victim blaming », qui n’est pas loin du « slut shaming ». Certaines réactions type « She asked for it » sont encore très répandues : « Oui mais elle était habillée comment ? », « Elle l’a un peu cherché non ? », « Pourquoi elle ne s’est pas défendue ? », « En même temps elle était bourrée ». C’est fou comme on oublie vite que c’est la faute de celui qui a commis le crime, et pas de celle qui l’a subi.

Mais ce n’est pas si étonnant, quand on réfléchit à la manière dont on a élevé les filles et les garçons : toute leur enfance et jeunesse, on a dit aux filles de faire gaffe quand elles rentrent le soir, de rentrer à plusieurs, ou juste de ne pas sortir, en fait. Ou en tout cas « pas habillée comme ça quand même ?? ». Est-ce qu’on dit aux garçons de ne pas agresser les filles ? Pas sûr qu’on leur dise grand-chose sur comment se comporter dans l’espace public. Ils se rendent vite compte qu’il leur appartient.

Le viol est mal puni parce qu’il est mal envisagé : au pire, c’est une agression malencontreuse, au mieux une blague, quelque chose qui arrive, mais pas tant que ça. A la limite même, elle l’a cherché ou elle l’a mérité. D’ailleurs celle-là je me la ferais bien pour lui montrer.

Minimiser et mal comprendre le consentement

Oui le viol est encore énormément minimisé, en France et ailleurs. L’agression sexuelle aussi. Notamment parce qu’on ne comprend pas bien le consentement. Faut-il encore parler de l’émission « Touche pas à mon poste ? » Un soir de mi-octobre, un des chroniqueurs a embrassé une figurante sur la poitrine, après qu’elle ait répété plusieurs fois non. Les suites de l’affaire ? Malgré des milliers de plaintes au CSA et des indignations dans les médias, l’équipe minimisera l’histoire, et, pire, posera le chroniqueur Jean-Michel Maire en victime. Vous imaginez, ses enfants ne lui parlent plus, il vit un cauchemar. Pauvre petit Don juan autodéclaré qui passe sa vie à parler des femmes comme d’un morceau de marchandises. Et puis « c’est bon quoi, on rigolait ». Attention, le résumé des réactions des chroniqueurs est vraiment hallucinant. On est ici servi en matière de bêtise dangereuse, d’assurance aveugle et d’indécence totale.

Aux USA, celui qui a réussi à se faire élire Président se vantait dans un extrait audio de « saisir les filles par la chatte ». Pour se défendre, il a ensuite parlé de « discussion de vestiaires ». Si c’est juste une discussion entre hommes alors ça va, ce n’est pas de l’apologie d’agressions sexuelles ! Dans ce même pays plein d’aberrations, un étudiant a été condamné à 6 mois de prison après avoir violé une de ses camarades sur le campus. Il est sorti au bout de trois mois. Justification ? « C’est un athlète plein de promesses, on ne va quand même pas détruire sa vie ». Il faut croire que le problème de destruction de vie ne s’applique qu’aux individus de sexe masculin, de préférence en position d’agresseur. Il a aussi été dit qu’elle avait bu, donc que c’est un peu de sa faute quand même. Lui aussi avait bu, mais dans son cas, on dit que ça excuse un peu son comportement. On m’expliquera la logique (#Sexisme #DeuxPoidsDeuxMesures).

Ici, j’évoque des exemples « proches de nous », arrivés dans des sociétés occidentales, mais si on ouvre la boîte de Pandore sur le viol et la culture du viol dans le monde, cela peut aller très loin en matière de condamnation de la victime, de vie et réputation détruites, que ce soit en Somalie, en Inde, au Qatar ou dans d’autres pays d’Afrique et d’Asie.

Alors sur le slut shaming et le consentement, voici un scoop pour les hommes qui auraient des envies de forcer un peu le passage : le corps des femmes n’est pas à votre disposition, et leurs vêtements ne sont pas un feu de signalisation. Qu’elle porte une minijupe, un jean, un anorak, ou qu’elle ne porte rien du tout, si une fille dit non, c’est que c’est non. Incroyable !

Le pouvoir des mots

Cette culture du viol s’entretient aussi par les blagues, par la manière dont on parle des femmes en général, comme si leur seul but dans la vie était d’être à disposition des hommes… Internet est un endroit formidable pour voir à quel point les menaces de viol et d’agression sont quasiment les premières à surgir quand des trolls s’en prennent violemment à des femmes.

Le langage autour du viol est aussi responsable. Nommer les choses, c’est reconnaître qu’elles existent. Ce qui explique pourquoi les viols conjugaux sont tellement minimisés : déjà, parler de devoir conjugal pour la relation sexuelle pose question. Il est commun de se dire qu’une relation sexuelle dans un couple ne pouvait jamais être un viol. Sauf que. Le consentement, encore une fois.

Ce n’est pas parce qu’une femme est en couple qu’elle a signé un bon cadeau pour des relations sexuelles en illimité à tout moment et tout endroit, même quand elle n’en a pas envie. Si un homme, même si c’est son copain/mari, la touche alors qu’elle ne veut pas, c’est une agression sexuelle ou un viol. C’est seulement depuis le début des années 90 que le viol conjugal est condamné en France. Avant, il y avait présomption de consentement. On a compris maintenant que si quelqu’un dit non, c’est non.

La culture du viol dans les médias

Si on regarde comment les médias en parlent, on comprend mieux : « X ou Y avoue avoir subi un viol ». « Machine s’est fait violer ». Ces formulations induisent une action de la part de la victime, et supposent que ce sont elles qui ont fait une faute, qu’elles doivent avouer quand même ! Et où sont les violeurs ? Les titres de presse sont parfois pleins de femmes violées, mais jamais d’agresseurs nommés et placés en position active. A-t-on déjà vu un titre du genre : « un agresseur/violeur/individu a violé une femme tel jour/à tel endroit » ? En général c’est plutôt « Une femme violée hier à tel endroit ». Le viol est un fait divers, et c’est la femme qui en est au centre. Histoire d’avoir encore l’occasion de se demander ce qu’elle a fait pour se mettre dans une telle situation.

Le pouvoir des images est aussi non négligeable, en témoigne la pub pour Dolce et Gabbana qui débutait cet article, où on fait une image glamour d’un groupe de mecs en train de maîtriser une femme dans une position suggestive. On trouve une pléthore d’autres pubs affichant une culture du viol bien dérangeante.

La socialisation et le continuum sexiste

En allant plus loin dans l’analyse de la culture du viol, il faut soulever ce que l’on appelle le continuum sexiste. Ce faisceau englobe les violences systémiques à l’encontre des femmes, et, comme l’explique le livre Les Gros Mots – abécédaire joyeusement moderne du féminisme, est « une chaîne dont le premier maillon est la blague sexiste, le second l’insulte, le troisième la main aux fesses, jusqu’au harcèlement sexuel, à la violence conjugale, au viol, au féminicide (le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme). » « L’importance de cette idée de continuum réside dans le fait que, si ces violences ont des degrés de gravité bien différents, elles illustrent le même mécanisme de domination et de dénigrement des femmes ».

On peut même dire que ça commence par la socialisation genrée et les stéréotypes sexistes. Dès le plus jeune âge, on attribue des spécificités selon le sexe masculin ou féminin. Cela va de la tenue vestimentaire à la manière dont se comporter en société, en passant par les intérêts et loisirs. Bien rangés chacun dans sa case, les garçons et les filles suivront le chemin tout tracé pour eux, à travers différents sports, différentes activités, mais aussi différentes filières scolaires universitaires puis professions. Dans l’imaginaire collectif, on attribue aussi certaines qualités ou défauts, et certains traits de caractère, qu’on retrouve souvent dans les bouquins, films et jeux vidéos. En général, les filles sont des petites choses fragiles qu’il faut sauver ou protéger, et elles servent de faire valoir au personnage principal, un homme. Ou alors c’est un objet sexuel. Ou tout ça en même temps. Mais rien d’étonnant alors à ce que cette culture du viol s’entretienne, dans les mentalités d’hommes (de femmes aussi, mais elle violent moins), qui pensent du coup que c’est tout naturel de dominer et contrôler le corps des femmes, dont on leur a toujours fait comprendre qu’il était à leur disposition. La construction sexiste de la société touche d’ailleurs évidemment aussi les hommes, qui dans la culture du viol sont presque dépeints comme des bêtes assoiffées de sexe incapables de maîtriser leurs pulsions. Dire que c’est la faute des femmes, de leur comportement, de leur tenue, c’est suggérer que l’homme concerné n’est pas sujet et acteur de sa propre personne.

Même avant d’aller jusqu’au viol, ces stéréotypes sexistes amènent facilement vers l’insulte, puis le harcèlement de rue etc. Ce phénomène repose sur le même postulat selon lequel les femmes sont à disposition des hommes, qui peuvent commenter à loisir leurs apparences, les siffler, et leur dire ce qu’ils aimeraient leur faire. Il n’y a ensuite qu’un pas jusqu’à la main aux fesses, ou plus, et on en est à l’agression sexuelle.

Lutter contre le viol, c’est renforcer les arsenaux législatifs et opérationnels, c’est former les professionnels. Mais c’est aussi déconstruire la culture du viol, ses racines et ses ramifications, qui constituent le continuum des violences faites aux femmes.

Alors comment faire à notre humble niveau ? En parler, déjà. Faire prendre conscience de ces problèmes qui sont tellement ancrés et intégrés par tout le monde que même les femmes ont intériorisé que c’était normal. Être acteur au quotidien, ne pas entretenir la culture du viol. Si on travaille dans la police ou la justice, ou qui que l’on soit, écouter les victimes. Ne pas minimiser ce qu’elles ont vécu, ne pas dénier leur souffrance. Agir dans des associations et structures comme le Collectif Féministe contre le viol ou les Centres d’Information des Droits des Femmes ou les soutenir et relayer leurs campagnes. On peut par exemple signer des pétitions comme celle d’Osez le Féminisme, dans le cadre de leur campagne « La honte doit changer de camp ». En somme, si on y est confronté, soutenir les victimes et ceux-celles qui les accompagnent, et changer les mentalités qui déterminent ces actes terribles, un par un et pas à pas.

Ecrit par Déborah Liss

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