La rentrée d’un Canal évidé par Bolloré

La rentrée d’un Canal évidé par Bolloré

Tout commence en septembre 2015. Vincent Bolloré reprend les rênes du groupe Canal, et le moins que l’on puisse dire, c’est…   qu’il change tout, surtout à Canal +. Toutes les émissions et têtes emblématiques du Canal des années 2000-2010, plus ou moins héritières de « l’esprit Canal » des années 80-90, ont disparu, et avec elles de nombreuses figures emblématiques des coulisses. Un an après, la chaîne principale du groupe entame une rentrée sous de nouveaux traits, méconnaissable après avoir été méthodiquement déconstruite au fil des mois.

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Le démantèlement progressif des émissions phares

Le prologue avait commencé dès juillet 2015 : la rumeur court que Les Guignols de l’Info seront supprimés de l’antenne. La nouvelle fait un tollé. Au final l’émission phare sera sauvée in extremis, mais quasiment mise au placard : mise en crypté, elle voit toute son équipe changée, et la ligne redéfinie. Moins de politique, plus de people. Plus de divertissement, moins d’impertinence. Ce qui faisait le sel de l’émission est balayé, son côté incisif, ce symbole de liberté et d’audace dans le PAF disparaît. A côté des Guignols, toutes les émissions et leurs présentateurs sont chamboulés. Exit Antoine de Caunes, Bolloré tient à mettre Maïtena Biraben aux rênes du Grand Journal. Résultat (sans que l’on puisse sans doute l’imputer à la présentatrice seule) : des audiences en chute libre, une émission emblématique il y a quelques années qui se fait devancer régulièrement par C à vous sur France 5… Au meilleur de sa forme, Le Grand Journal pouvait rassembler 2 millions de téléspectateurs, mais en 2015-2016, elle n’attirait plus que 500 000 à 700 000 fidèles.

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Pour la saison 2015-2016, Le Petit Journal gardera Yann Barthès, et Ali Baddou restera sur Canal, même s’il passe de La Nouvelle Edition au Supplément. Ceux-là ne passeront pas le mercato 2016. S’il ne se fait pas pousser dehors, Yann Barthès décide de quitter de lui-même la chaîne, passée à la moulinette par son nouveau patron pendant toute cette saison 2015-2016. Il part avec sa société de production Bangumi, sans doute pour garder sa liberté de ton, direction TF1. C’est dire l’ambiance qu’il doit y avoir à Canal pour se sentir plus libre d’impertinence sur le groupe de Bouygues.

Ses collègues n’auront, quant à eux, même pas l’occasion de se poser la question d’un départ volontaire : Ali Baddou sera remercié. Maïtena Biraben sera finalement licenciée pour faute grave, et l’affaire se jouera aux prud’hommes. Ophélie Meunier, passée par Le Petit Journal, La Nouvelle Edition, et en charge du Tube pendant la saison 2015-2016, part sur M6. Thierry Ardisson, qui présente Salut Les Terriens, voit son émission transférée sur D8, enfin C8 aujourd’hui, tout comme La Nouvelle édition, l’émission du midi.

Voilà pour les quelques figures connues du Canal de ces dernières années. Pour être sûr de ne garder aucune émission emblématique et parfois dérangeante, le Zapping est supprimé (après avoir défié de nombreuses fois le nouveau patron du groupe), tout comme l’émission d’enquête Spécial Investigation. (En juillet 2015, Vincent Bolloré aurait interdit la diffusion du documentaire qui était prévu dans cette émission et qui parlait de pratiques d’encouragement de la fraude fiscale qu’organiserait une filiale du Crédit Mutuel, dont le patron serait ami avec Bolloré). Les raisons officielles invoquées pour supprimer le Zapping sont comiques, comme le rapporte Libération, qui cite Gérald-Brice Viret, directeur des antennes du groupe Canal + : « Il y a des zappings sur toutes les chaînes. Et cela n’a pas de sens de faire la promotion des programmes des autres chaînes ».

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Un gros ménage en coulisses

Le grand public a surtout vu ses émissions préférées subir de plein fouet la vague Bolloré, mais cela allait de pair avec un grand ménage au niveau des directions des différentes chaînes ou des productions d’émissions. Dès son arrivée, le nouveau boss évince Rodople Belmer, Directeur Général de Canal +, et Bertrand Méheut, Président du directoire de Canal +. Avant même la rentrée 2015, d’autres têtes tombent : Ara Aprikian, le patron de D8, D17 et I-Télé, est mis à la porte, alors qu’il avait, d’après les médias, bien redressé D8. Bolloré met Guillaume Zeller à la tête d’I-Télé, dont le profil étonne : chroniqueur régulier de Radio Courtoisie et contributeur occasionnel de Boulevard Voltaire, une radio et un site très à droite, le nouveau patron aurait avoué ne rien connaître au milieu audiovisuel dans lequel on le parachute. D’ailleurs, il s’en est allé cet été.

Cela bouge aux manettes aussi : Cécilia Ragueneau et Céline Pigalle, Directrice Générale et Directrice de la rédaction d’I-Télé, sont évincées. A la Direction des sports de Canal +, Karim Medjari et Thierry Thuillier seront aussi remerciés.

D’autres encore subiront la purge : Nathalie Coste Cerdan, Directrice du Cinéma de Canal +, et Renaud Le Van Kim, prié de quitter sa propre société de production, KM, qui perd également la production du Grand Journal.

La rentrée 2015 reste dans les mémoires du paysage audiovisuel. La presse commente en masse le « climat de terreur et de parano » (Les Inrocks) et « le temps des purges qui n’en finit pas » (Libération), rapporte les différents départs et pointe comment Vincent Bolloré avance ses pions et installe ses proches à des postes-clés, tout ça dans une ambiance pas franchement sympatoche. De nombreux médias posent la question d’une reprise en main politique, surtout lors des polémiques de « censure » et au vu du remodelage possible de la ligne éditoriale d’I-Télé, jusque-là identifiée comme plus « PS friendly » que BFM, et qui pourrait jouer un rôle pendant les présidentielles 2017.

Et maintenant, après cette année de grande « réorganisation du personnel », Bolloré devrait s’en aller, et son fils, Yannick Bolloré, devrait faire son entrée au Conseil de surveillance de Canal +, d’ici 2017.

Le remodelage complet de la ligne du groupe Canal

L’arrivée de Bolloré à la tête du groupe Canal n’avait pas pour seul but de réorganiser le personnel. L’homme d’affaires devait refaire une santé financière au groupe, faire remonter le nombre d’abonnements, et remodeler son image. Lui se targue d’avoir redressé Canal, et d’avoir réhaussé les abonnements. D’autres pointent au contraire une baisse de ceux-ci mais aucun chiffre officiel et vérifiable n’a en fait été communiqué. On sait en tout cas que le coût du Grand Journal a baissé, alors que c’était une des émissions les plus chères à produire. Par contre, certains médias avancent que la purge du personnel aurait coûté très très cher à Vivendi.  Le site Les Jours avance un coût de 29 millions d’euros pour faire partir des cadres et surtout, les faire taire. Les départs se seraient faits avec « clause de non-dénigrement. » Selon Les Jours : « interdit de dauber sur Canal +, ses dirigeants, sa stratégie, sinon adieu le chèque ».

Autre semi-échec, les accords BeIn Sports-Canal +. Les deux chaînes voulaient passer un accord d’exclusivité, ce qui aurait permis à Canal + d’être le seul diffuseur du sport version BeIn. Mais l’Autorité de la Concurrence a dit non. Alors Canal s’en est remis à un simple accord de commercialisation, non-exclusive, qui permet simplement aux abonnés Canal de s’abonner à la chaîne qatarie. Parallèlement, les deux groupes continuent d’offrir des offres promotionnelles couplées. Le Figaro considérait d’ailleurs que les abonnements étaient en hausse et que ce serait grâce au « succès des offres combinées BeIn Sports et Canal juste avant l’euro de foot». Une réussite pour certains donc.

Sur le contenu, le remodelage continue. Objectifs, pour remonter les audiences et les abonnements : miser sur le crypté, et sur ce qui était la marque de fabrique d’origine de Canal +, du sport, du cinéma, du divertissement (avec des créations originales comme la série Baron Noir). Les cadres de Canal l’ont annoncé, on veut revenir à « la ligne éditoriale historique », et redevenir plus « pop culturel ». D’ailleurs, en cette rentrée, plus de journal d’informations sur les chaînes de Canal, à part bien sûr, sur I-Télé. Enfin future ex I-Télé. Car les noms changent aussi : D8 devient C8, D17 devient CStar, et I-Télé, CNews.

Du neuf avec du vieux, ou l’inverse

Alors à quoi ressemble la grille de Canal + à la rentrée? Bizarrement, il n’y a pas grand-chose de neuf, mais du « vieux » vidé de sa substance : une énième mouture du Grand Journal, avec son 4e animateur en 4 ans, cette année, Victor Robert (ayant déjà animé des émissions comme Ça se dispute ou L’Effet Papillon). La première partie de l’émission devrait être diffusée en cryptée. Le Petit Journal reste mais dure moins longtemps, et est présenté par Cyrille Eldin, qui a notamment officié sur Le Supplément, et est connu pour aller embêter les politiciens avec ses questions. Je n’adhère personnellement pas trop à son style, et ce sera bien sûr bien différent d’avec Yann Barthès, mais à voir ce que ça donne. Certains médias pointent comment les cadres de Canal se tournent vers du déjà fait et des vieilles têtes de la chaîne pour en faire des versions actuelles tout en essayant peut être de donner un signal de subsistance de « l’esprit canal ». Certains anciens ont accepté de revenir : Mouloud Achour animera Le Gros Journal, entre le Grand et Le Petit Journal. Même Dominique Farrugia devrait revenir avec La Très Grosse émission, le mardi soir en prime time, coprésentée avec… Cyril Hanouna. Le site Ozap parle d’un passé reconvoqué face au vide parce qu’il rassure, mais rejeté quand il irrite par son insoumission.

On change en revanche complètement la grille du midi : à la place de La Nouvelle Edition transférée sur C8, on découvrira deux programmes en clair : L’émission sport d’Aïda Touihri, et Les Rencontres du cinéma, par l’indéboulonnable Laurent Weil.

A voir si cela prend, et surtout, si les protagonistes et les téléspectateurs passeront outre l’année de purge et la patte très prégnante du patron.

Enfin, pour « redonner de la valeur aux abonnements », on diminue drastiquement le clair : plus que 2h30 par jour. C’est cohérent avec la volonté de faire payer les téléspectateurs pour des contenus exclusifs, avec seulement une petite fenêtre d’access prime time devant rester une vitrine pour la chaîne. Les dirigeants l’ont dit, le clair de Canal, ce sera C8.

Le risque est quand même que Canal ne soit plus rien pour le grand public, qui n’ira plus y chercher grand-chose, en clair en tout cas, et que seuls quelques fidèles qui veulent bien payer pour du sport et des films avant tout le monde maintiennent leurs abonnements. Mais il y a des chances que cela devienne compliqué à ce niveau-là, à l’heure de la concurrence (malgré tout) du groupe BeIn, et surtout, surtout, d’Internet et des possibilités innombrables de cinéma en avant première.

Les plateformes comme Netflix risquent aussi de faire une sacrée concurrence à Canal +, avec de plus en plus de films disponibles, et la production de séries originales de grande qualité (non, pas Marseille). Avec cette année riche en rebondissements, Bolloré a bizarrement démantelé tout ce qui faisait Canal ces dernières années, pour ensuite tenter de revenir à ses origines : du divertissement, du sport, du cinéma, tout cela sur une chaîne quasi exclusivement payante. Les mois à venir diront si une telle politique à la télévision peut encore payer, ou si ce nouveau-vieux canal sera en fait complètement dépassé.

Ecrit par Déborah Liss

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