Le choc, la solidarité, l’incertitude

Le choc, la solidarité, l’incertitude

Comment on s’y prend pour écrire sur un tel événement ? ça dépend pour dire quoi. Ce n’est pas le lendemain de tels attentats qu’on a assez de recul pour analyser, pour expliquer, pour se rendre compte des conséquences. Mais on peut avoir une idée de tout ça. Des émotions, une opinion, ou juste une réaction à chaud, mais pas de celles qui tombent dans les tréfonds de ce que l’humanité produit de pire : la bêtise, l’ignorance, qui mènent au racisme et à la haine.

Ça a commencé par la surprise, le choc, et une sensation de panique, tout ça surtout à travers les réseaux sociaux : une fusillade en cours, des explosions ont eu lieu, une autre fusillade, une prise d’otage au Bataclan. Ahurissant. Des tweets qui défilent et qui ne parlent que de ça, des spéculations sur le nombre de morts, des photos, déjà, des réactions, mais toujours une certaine incertitude et l’impression que le carnage n’en finit pas. Le cauchemar absolu. Et immédiatement, penser aux proches à Paris, envoyer des sms, être soulagée de voir la réponse, réaliser que c’est vraiment en train de se passer, ici, en France, même pas un an après Charlie Hebdo. Passer la soirée dans un mélange de stress, d’effroi, de panique et de tristesse. Réussir à aller se coucher.

Le lendemain, entendre ce qu’on ne voulait pas entendre : plus de 120 morts. Voir tous ces gens désespérés sur les réseaux sociaux, sans nouvelles de leurs proches. Voir les photos des disparus. Ils sont jeunes, ils sont souriants, ils sont probablement morts. Pleurer pour son pays et ses concitoyens.

Quand la guerre n’est plus chez les autres

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Car il faut bien s’en rendre compte : des fous, des endoctrinés ont attaqué en plein cœur de la capitale, et tiré sur des gens au hasard, mais dans des lieux bien précis : des lieux de fêtes et de convivialité. La haine et l’aveuglement peuvent aller si loin que pour semer la terreur, on s’organise froidement et efficacement pour tuer le plus de civils d’un coup. Evidemment ce genre d’événements n’est pas nouveau, mais sur le sol français, c’est inédit : c’est un choc qui ébranle notre stabilité occidentale, nos certitudes et notre sentiment de sécurité qu’on prenait pour acquis. C’est peut-être cela qui nous choque le plus et nous rend tout à fait incrédules et dépassés. C’est la première fois dans l’histoire de France que des gens se font exploser sur notre sol. Les kamikazes, pour nous, c’était au Proche et au Moyen-Orient. Maintenant c’est chez nous, dans un pays a priori pas en guerre, ni en instabilité institutionnelle, ni en guerre civile, ni fracturé en communautés ennemies. Ça n’enlève en rien le caractère tragique de l’attentat à Beyrouth, des attaques en Irak, des gens qui meurent sous les bombes en Syrie. Mais ça explique pourquoi nous sommes si abasourdis. Il m’a suffit d’une heure de panique totale dans une ville à 500 km de chez moi et une centaine de morts pour avoir un aperçu de ce sentiment d’effroi et de cette peur qui poussent de si nombreuses personnes à fuir leur pays. Et apparemment je ne suis pas la seule.

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Vendredi, un mauvais souvenir est venu sourdre dans nos entrailles, un rappel du 7 janvier dernier, mais qui en plus nous disait que cela pouvait être n’importe qui. Plus besoin de « prétexte » pour aller semer la terreur, cette fois, on tue en masse. Pour nous instiller ce qui fait froid dans le dos : ça aurait pu être moi, ça aurait pu être toi, ça aurait pu être mes amis, ma famille. Et pour beaucoup, ça l’a été. Ces avis de recherche sur twitter, suivis des annonces de décès des mêmes personnes me resteront longtemps en mémoire. J’ai mis des visages sur ces victimes, qui pour une grande partie avaient quasiment mon âge, et avec qui je partageais sûrement des points communs sociaux, culturels etc. Ces attentats me choquent parce qu’ils visaient ce que je connais, ceux que j’aurais pu aimer, ce que je suis. Et c’est bien évidemment (et malheureusement ?) surtout quand on est touché personnellement qu’on est le plus affecté (bien que je reconnaisse ma chance de n’avoir perdu aucun proche). Ça n’enlève rien encore une fois à la tragédie qu’est pour tout le monde, du Japon au Liban, de la Tunisie à la Palestine en passant par la Thaïlande, le fait de perdre des êtres chers, mais on s’en rend toujours plus compte quand ça se passe sous notre fenêtre.

Le pays paralysé, la ville vide, comme dans un roman de fantasy

On croit rêver, ou cauchemarder, on a l’impression d’être dans un livre plus ou moins futuriste, de ceux qui s’imaginent le pire : l’état d’urgence est déclaré, pour la troisième fois seulement depuis la guerre d’Algérie. Il permet aux autorités « d’interdire la circulation des personnes » et d’instituer « des zones de protection ou de sécurité ». Trois jours de deuil national sont décrétés, ce qui demande par exemple une minute de silence lundi 16 novembre dans toutes les entreprises, établissements etc. Les drapeaux sont en berne. Symbole de Paris, on ferme la Tour Eiffel, restée éteinte samedi soir, en hommage aux victimes.

Samedi à Paris, les rues semblent beaucoup plus vides que d’habitudes. Les musées sont fermés, les concerts annulés, c’est la vie qui s’arrête. Par peur ou par hommage, par besoin d’absorber le choc, la Capitale passe le weekend dans un entre-deux. Ma génération n’a jamais vu ça, la terreur frappant l’agitation parisienne. Tout le monde semble hébété, il n’est pas encore temps de se remettre du KO infligé la veille. Le jour a jeté sur les événements une lumière froide et brute, on ne sort pas avec la légèreté qui aurait été de mise quelques jours plus tôt. Ils ont éteint pour le moment la ville et l’insouciance de sa jeunesse. Les autorités sont à cran, c’est la vigilance et l’incompréhension qui est encore de mise. Les rassemblements ne sont pas autorisés.

Face à l’horreur, la bonté se révèle.

Et pourtant. Dès vendredi soir, c’est le peuple qui se réveille, qui s’active, qui se tend la main. C’est la solidarité et l’unité qui priment. Si les réseaux sociaux peuvent être le théâtre du pire, ils ont aussi révélé leur capacité à se mettre au service de l’entraide. Très vite, un hashtag apparaît : #PortesOuvertes, pour offrir un abri aux gens dans la rue, ne pouvant rentrer chez eux, et désarmés face à ce qui arrive. A ce moment-là c’est encore la panique, les informations sont sporadiques et inexactes, j’imagine qu’on veut juste se mettre en sécurité. Apparemment, de nombreuses personnes ont pu profiter de ce système. Il y en a même certains qui ont posté avec le hashtag en allemand, pour d’éventuels supporters qui chercheraient refuge. D’autres encore sont restés confinés dans les bars ou restaurants où ils passaient la soirée. D’après des témoignages, la plupart des propriétaires d’établissements ont bien réagi, ont fermé leur grille, mis leurs clients en sécurité, jusqu’à tard dans la nuit, pour être sûr. Certains sont restés cachés toute la soirée dans la cave d’un restaurant.

Si on avait tous envie de se soutenir en étant présent physiquement les uns pour les autres, c’est aussi beaucoup sur Facebook et Twitter que la solidarité s’est exprimée. Les mots, les phrases, les citations, c’était comme un gros câlin virtuel pour tout le monde. On sentait la compassion, le soir même et le lendemain. Et le jour d’après. On assiste à un mouvement où tout le monde change sa photo de profil, où on publie les mêmes photos, les dessins de Joann Sfar et d’autres. On reprend le slogan de la ville de Paris, Fluctuat nec mergitur (Il est battu par les flots, mais ne sombre pas), on souhaite « une bougie à chaque fenêtre ».  Ces mouvements traduisent ce besoin d’exprimer quelque chose, et de ne pas être seul avec son désarroi, ils sont le symbole de cette compassion, cette solidarité nationale et internationale qui émerge.

 

Au début ça m’a surprise, et puis finalement non. Le monde entier a réagi, les politiques, les « people », les amis à l’étranger, dont certains m’ont écrit pour prendre des nouvelles… De grandes capitales prennent les couleurs de la France. Des rassemblements ont lieu à Londres, à New York, à Dublin. Des sportifs et artistes ont des gestes et des mots pour la France, pour Paris, pour les victimes. Le groupe U2 a déposé une gerbe devant le Bataclan. C’est encore une fois le monde occidental qui se sent touché dans sa chair et se tient en solidarité avec le « pays des Droits de l’Homme ».

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En France, même si aucune marche ou rassemblement officiel n’a eu lieu ce weekend, les gens se rendent sur les lieux des crimes et déposent des fleurs et des bougies. Dans certaines villes on se rassemble sur les grandes places, cherchant à montrer des symboles forts d’une certaine résistance, celle de la paix. Dimanche, les Parisiens se sont rassemblés Place de la République.

Rassemblement dimanche place de la République à Paris

Rassemblement dimanche place de la République à Paris

Paris craie

Des inscriptions à la craie dans les rues de Paris

 

La terreur révèle l’entraide, le besoin de solidarité et les liens qui nous unissent, qui savent se réveiller dans l’urgence.

Et maintenant ?

A côté de la solidarité émergent évidemment des réactions bien moins fraternelles, certains en profitent en capitalisant sur la peur pour répandre la haine, aussi dans une logique électoraliste. A l’extrême-droite, on dénonce évidemment le « laxisme » de la politique gouvernementale. Marine Le Pen s’est fendue d’un discours samedi pour réclamer la fermeture des « mosquées salafistes », et que « la France retrouve le contrôle de ses frontières définitivement ». Il est à craindre, c’est vrai, que ce genre d’événements confortent beaucoup dans leur décision de voter Front National aux élections régionales et à celles qui suivront, même si j’espère me tromper.

Car le piège est bien celui-ci, et des experts comme Jean-Pierre Filiu et Marc Trévidic l’ont expliqué : le but de Daech serait de provoquer une haine anti-musulmans en France, de conduire à des divisions profondes, d’en arriver à ostraciser les musulmans de France pour qu’ils se tournent de plus en plus vers des organisations comme l’Etat Islamique. C’est exactement ce qu’il faut éviter. Plutôt, il faudrait maintenir une unité et une connexion entre tous les français, sans montrer personne du doigt. Car, évidemment, ce n’est en rien la faute des musulmans de France que ces attentats. Mais certains font bien sûr déjà des amalgames et des raccourcis. Il est vrai que si la religion n’existait pas, de trèèès nombreux conflits et attentats n’auraient pas eu lieu. Mais il s’agit surtout de ce qu’on en fait, et comme beaucoup de gens l’ont dit, le fanatisme de ces mecs-là, ce n’est pas l’Islam. Et probablement que les hommes auraient trouvé autre chose pour se taper sur la gueule…

Mais si la société française se fractionne, c’est l’Etat Islamique qui gagne. La France doit se poser la question du mieux vivre ensemble, et construire une société plus sûre grâce aux valeurs des citoyens. Le tout sécuritaire ne nous évitera pas forcément une nouvelle attaque, et fermer complètement nos frontières sur la durée n’est pas la solution non plus. Plutôt que de rogner sur la valeur de liberté, la première restreinte en tant de crise, il ne faudrait pas oublier celle de fraternité, qui sur la durée nous garantira plus de sécurité et des jours meilleurs.

Que va-t-il se passer alors sur le plan international ? A en juger par les déclarations du Président, c’est en vain que Daech aura exigé la fin de l’implication française dans le conflit syrien. Dès dimanche, nos forces armées ont bombardé massivement des fiefs de Daech en Syrie. Nos gouvernants n’ont pas hésité à utiliser le terme de guerre, mais une guerre nouvelle, d’un nouveau genre, avec des méthodes et des timings bien différents des conflits traditionnels, qui brouillent les cartes et instaurent ce qu’elle est, la terreur. En France, c’est une sécurisation massive qui s’opère, avec un renforcement important des forces de l’ordre sur tout le territoire. L’état d’urgence va même peut-être durer trois mois, comme le souhaite François Hollande, mais il faut pour cela voter une loi. La question de l’accueil des réfugiés est également remise au centre des discussions. Les institutions européennes proposent un système de quotas pour les accueillir, et le président de la Commission Jean-Claude Juncker a rappelé dimanche au G20 que les récents événements ne doivent pas pousser les pays européens à s’en distancier, précisant que : « ceux qui ont perpétré les attentats sont exactement ceux que les réfugiés fuient, et non pas l’inverse, et par conséquent il n’y a pas lieu de revoir dans son ensemble les politiques européennes en matière de réfugiés ».

Au-delà des réglementations, les jours prochains nous diront si une psychose s’est installée sur le pays, mais la tendance semble en partie être à la fête, pour résister, pour ne pas les laisser gagner. Cependant, il serait compréhensible que pendant quelques temps encore, la morosité et l’abattement soient de mise. Après tout, on danse rarement la macarena quand on est deuil, alors qu’on nous laisse un peu pleurer nos morts et panser nos plaies, avant, bien sûr, de se relever, parce que la vie est belle et qu’on a la chance d’en être.

J’espère que vous m’excuserez pour ce texte peut-être un peu différent et plus spontané, plus personnel (et maladroit ?) que d’habitude. Je conviens que son apport informatif était limité, mais l’objectif était autre. J’avais envie de coucher sur « papier » mes ressentis et mon regard sur ce monde qui peut être si dérangé.

N’attendons pas les tragédies pour se dire qu’on s’aime, et ne laissons pas des ordures aveuglées décider de notre avenir et nous pousser à nous méfier les uns des autres. Ce soir j’ai mal à mon pays, mais en un sens, j’ai confiance en lui.

Ecrit par Déborah Liss

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