Le mariage gay, ou l’évolution récente et rapide de la société irlandaise

Le mariage gay, ou l’évolution récente et rapide de la société irlandaise

Ce qui s’est passé en Irlande le 22 mai dernier prouve qu’on peut faire des avancées sociales sans provoquer une guerre intergalactique entre les anti-mariage pour tous et les pro-mariage  le gouvernement.

Par référendum, les Irlandais ont décidé à 62% de modifier leur Constitution pour pouvoir légaliser le mariage homosexuel.

Bien sûr, la campagne a été intense des deux cotés et ce depuis des mois. Bien sûr les deux camps se sont affrontés sans ménagement, à coups de vidéos et d’interventions sur les réseaux sociaux. Les symboles de cette opposition : Rory O’Neill (ça ne s’invente pas) alias Panti Bliss, homosexuel et performer drag queen, et Breda O’ Brien, journaliste et porte-parole de Iona, un groupe représentant les intérêts de la communauté catholique. La dénonciation par Panti des partisans du Non comme Brenda O’ Brien a fait l’objet de polémiques et d’engouement, et a en quelque sorte mis un visage sur cette campagne.

Panti Bliss

Panti Bliss, à la une des journaux irlandais le lendemain des résultats

Certaines personnes du camp du Non ont même fait preuve d’autant de subtilité que certains slogans de la Manif pour tous, et suscité des réactions directes :

Lesbian kiss dublin

« Dieu dit non, la nature dit non, votez non »

Mais à l’approche du jour du vote, le oui l’emportait déjà dans les sondages, témoignant d’une certaine atmosphère de tolérance, et le jour des résultats, c’est la majorité des Irlandais qui disait oui au mariage des couples de même sexe. Mieux, le jour des résultats, le directeur de l’Iona félicitait le camp du oui, presque chaleureusement :

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Assez surprenant du point de vue français, quand on voit que chez nous, Christine Boutin tweete encore que l’abrogation est possible, et qu’#ONLR (On Ne Lâche Rien). La différence dans l’opposition des deux camps en France et en Irlande est donc vraiment énorme. On peut rappeler à quel point cela a été violent chez nous, alors que les catholiques irlandais ont peu mobilisé et n’ont eu le soutien d’aucun grand parti.

Ce référendum historique, c’est donc une des bonnes nouvelles du moment, et à plusieurs niveaux.

Une avancée sociale majeure pour une communauté reconnue depuis peu

C’est avant tout évidemment une bonne nouvelle pour la communauté gay, qui subit une pression de la part de la religion et qui n’a été dépénalisée qu’en 1993. Panti Bliss raconte justement son histoire de jeune gay dans une Irlande des années 80-90 dans un discours qui a fait le tour des réseaux sociaux (sous-titres français).

L’Irlande a fait du chemin, et c’est une grande porte qui s’ouvre pour tous les homos qui veulent se marier, ou simplement avoir le droit comme tout le monde de choisir de ne pas se marier.

Comme Katherine et Ann Louise, ensemble depuis 22 ans, et qui participaient à la campagne #VoteWithUs, un site visant à sensibiliser à la question, en faisant intervenir des célébrités et des anonymes :

C’est un grand bonheur, un événement pas anodin pour beaucoup de couples. C’est tout simplement une avancée car c’est la mise à niveau d’une minorité à celui de la société toute entière. La fin d’une discrimination institutionnelle c’est toujours une bonne nouvelle.

Et cette avancée s’accompagne d’une force et d’une légitimité assurée par ce vote populaire qui fait l’histoire, faisant de l’Irlande le premier pays au monde à introduire l’égalité par référendum.

Un signe pour l’Europe : les populations sont favorables à l’égalité

C’est là l’apport supplémentaire de ce jour historique : montrer que peut-être, les individus sont plus ouverts qu’on ne le pense, et que d’autres pays pourraient suivre cet exemple.

Peut-être que cette avancée là, comme les légalisations, depuis 2013, en France, en Grande-Bretagne, au Brésil, en Uruguay, en Finlande ou encore au Luxembourg, même si elles ont été faites par voie parlementaire ou judiciaire, pourrait avoir un effet domino, et mettre le débat sur la table dans d’autres pays européens.

Matteo Renzi, en Italie, a déjà dit qu’il voulait proposer un projet d’union civile. Et pourquoi pas l’Allemagne bientôt ? Le fait que la question du mariage homo ne soit pas spécialement débattue chez nos voisins est assez étonnant, surtout pour un pays dont la population (urbaine en tout cas) semble parfois bien plus ouverte que la société française…

Bref, on peut espérer que le peuple irlandais ouvre la voie à d’autres pays européens pour commencer, et au reste du monde peut-être par la suite.

Car ce référendum montre justement que oui, les populations sont parfois plus enclines aux avancées sociales que ce que l’on pourrait croire. En France, les sondages établissaient plus de 60% d’opinions favorables, et on peut se demander si un vote populaire n’aurait pas été plus souhaitable, car il aurait probablement légitimé la décision et empêché cet envenimement.

Alors, d’autres pays suivront-ils et poseront-ils la question à leur peuple ?

[Ici j’ai envie de débattre du fait de demander l’autorisation d’une majorité pour accorder un droit civique basique à une minorité, sans affecter la majorité, mais ça rallongerait un peu. Mais vous pouvez regarder cette vidéo bien faite des pro-mariage gay, qui montre un jeune homme devant demander l’autorisation à tous ses voisins pour pouvoir épouser sa petite amie :

J’ajoute juste que le référendum en Irlande n’a pas spécialement été organisé dans un pur esprit démocratique ou de légitimation, mais tout simplement parce qu’il est légalement requis que la population s’exprime pour modifier la Constitution irlandaise, ce qui était nécessaire dans ce cas-là.]

Un signe de l’ouverture de  la société irlandaise ?

Au-delà d’une avancée pour la cause LGBT, le résultat du référendum devient un symbole : celui d’une Irlande qui a beaucoup plus évolué ces dernières années que tout au long du 20e siècle.

Car ce vote pourrait paraître surprenant de prime abord. L’Irlande est connue pour son Eglise catholique influente, pour la piété de son peuple et son conservatisme supposé… et réel : le divorce n’y a été légalisé qu’en 1995 ! Et l’avortement n’y est malheureusement toujours pas autorisé.

Et pourtant, il est probable que les dirigeants soient plus frileux que la population. Car pour que celle-ci s’exprime, il faut d’abord que les gouvernants ouvrent la possibilité d’une consultation. La question du divorce a elle aussi été soumise à référendum il y a tout pile 20 ans. Mais peut-être le oui serait-il également passé quelques années plus tôt? Idem pour le mariage gay : qui peut dire que le résultat n’aurait pas aussi été positif si on avait demandé l’avis du peuple il y a déjà quelques temps?

Quand j’étais en Irlande, où j’ai vécu quelques mois, je n’ai d’abord absolument pas réalisé cette supposée influence de l’Eglise catholique. Je croyais même que la société était plus ouverte sur l’homosexualité, un peu à la manière anglo-saxonne. Mais ma vision d’une certaine ouverture tenait sûrement au fait que je côtoyais principalement la communauté étudiante et internationale, et n’ai donc pas eu d’aperçu de toutes les facettes de cette société si multiple.

Pourtant, le fait est que la population a approuvé à une assez large majorité l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, que le débat s’est fait présent depuis quelques années et de manière beaucoup plus intense ces derniers mois, avec de grandes campagnes de mobilisation pour le oui.

Ireland celebrate

Les Dublinois fêtent le oui au « Château de Dublin »

Cela m’a surprise, puisque je m’étais faite au fur et à mesure une idée moins tolérante de l’Irlande, en me renseignant peu à peu sur leur législation (notamment sur le divorce), en remarquant des signes du débat sur l’avortement, en voyant des pubs pro-vie, ou encore en découvrant des faces sombres de l’histoire récente irlandaise (comme les magdalene laundries, institutions ignobles ouvertes jusque dans les années 90).

Et voilà que 2 ans après mon départ de Dublin, 1 an et ½ après la mort d’une femme à qui on avait refusé l’avortement, 20 ans après avoir légalisé le divorce, et 22 ans « seulement » après avoir dépénalisé l’homosexualité, les si catholiques Irlandais légalisent ce que notre pays des Droits de l’Homme venait seulement d’autoriser dans la douleur. J’ai été très étonnée à l’approche du référendum de voir tout ce positivisme, cette ouverture, cette mobilisation pro mariage, cette jovialité tellement irlandaise. Mais surtout, c’était une mesure soutenue par le gouvernement et l’opposition, par tous les grands partis! C’est une campagne qui s’est donc inscrite dans un consensus beaucoup plus large qu’en France, et c’est là encore une différence majeure avec ce qui s’est passé chez nous. Cela s’est passé dans un meilleur esprit, et, contrairement à la France ou le grand parti d’opposition s’opposait (eh oui) à la loi (et dont certains cadres allaient manifester), c’est le oui qui était légitimé par toutes les paroles publiques.

Alors même si la campagne a également vu s’exprimer des partisans du non, elle m’a vraiment semblé plus empreinte d’ouverture, de motivation, de positivisme qu’en France. Cela tient évidemment au fait que le vote devait trancher entre le oui et le non, deux camps qui devaient alors faire la promotion de leur opinion, tandis que chez nous, c’est le gouvernement et le parlement qui ont directement porté le « camp du oui », qui n’avait donc a priori personne à convaincre. Quoiqu’il en soit, cet élan, cet esprit d’intégration fait plaisir à voir.

C’est le paradoxe de cette société gaélique, où l’hypocrisie et l’emprise de l’Eglise catholique sur les instances dirigeantes de l’Irlande tranche avec l’amabilité, la gentillesse et l’esprit d’accueil de son peuple.

Ce vote est donc la preuve que les populations sont parfois moins rétives aux avancées sociales que leurs dirigeants ne le croient peut-être, et montre le processus d’ouverture de la société irlandaise de ces dernières années. L’idéal serait que cette tendance s’installe et s’accélère, et qu’elle pousse à un vrai bouleversement sur la question de l’IVG. Parce qu’en attendant, l’Irlande est le seul pays au monde à interdire l’avortement* mais à autoriser le mariage homosexuel.

Alors si ce vote est une très bonne nouvelle, c’est malheureusement une goutte d’eau dans un océan, même si c’est une goutte d’eau fondamentale. Car les droits des homosexuels au niveau mondial sont encore trèèès limités. Mais ça, ce sera pour le prochain coup de gueule.

*sauf risques vitaux pour la mère

Ecrit par Déborah Liss

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